• faillir

    Exemple récent de conduite dans le Nord.

    Nouvelle année, nouveau cours, nouveau groupe. Nouveau blizzard, nouvelle étape – majeure – dans la fascisation à la fois brutale et dérisoire de nos voisins du sud : quelques nouveaux feux à éteindre, quelques nouvelles personnes à tirer du froid, au propre comme au figuré. À mes yeux, s’il n’y avait l’amour (et un peu d’espoir), 2026 n’aurait apporté qu’une forme de nouveauté à laquelle je sens m’être péniblement accoutumé.

    Ce lundi, premier jour de retour en classe de janvier, j’enseignais le même cours qu’au premier jour de septembre – mon premier en tant que nouveau professeur, d’ailleurs. Nerveux, j’avais alors préparé un petit texte d’introduction ; après avoir salué le groupe, après m’être présenté et présenté l’activité et la lecture que nous ferions dès la première séance, j’ai lu ce qui suivra. Enfin, je ne l’ai pas tout à fait « lu » : je l’ai plutôt parcouru, en y ajoutant quelques questions, quelques nuances, faisant des variations sur les thèmes abordés. C’était moins un texte académique qu’une boutade qui se voulait constructive. Je ne sais s’il a touché tout le groupe, mais certains étudiant.e.s ont explicitement mentionné dans leur journal quotidien qu’il leur avait plu. C’est déjà ça. En me basant sur ce retour, je me suis permis de le relire ce lundi.
    Le sens en était autre : infléchi par une actualité qui donnait soudain une force inédite au sens propre de « faute », si éloigné de celui que l’on entend dans l’expression « faute de français ».

    J’aimerais insister sur une idée qui vous étonnera peut-être : « la faute de français n’existe pas ». Je répète : la faute de français n’existe pas.

    Savez-vous ce que c’est, une « faute » ?

    La connotation morale du mot « faute » – de fallere, falta, faillir, tomber – vient d’une vieille habitude : nommer avec un même terme les écarts de la langue et ceux de la morale. En Occident, l’histoire de l’enseignement des langues se confonds volontiers avec celle des communautés religieuses. Pour ne prendre qu’un exemple, les jésuites du temps de Bernard Lamy (pensez à la France de Louis XIV), parlaient de la grammaire comme on parle du péché. On comprend pourquoi : jusqu’à la création des systèmes scolaires nationaux, l’enseignement du français a longtemps été confié aux congrégations religieuses, qu’elles soient catholiques ou protestantes, en métropole comme en colonies. Non sans querelles, mais en parallèle. Bien plus tard, le Séminaire de Hearst en est témoin : largement fruit des efforts de Maurice Saulnier, prêtre formé chez les Jésuites.

    Mais la langue française, elle, n’est pas un système moral : je répète, la « faute de français » n’existe pas. Tout ce qui s’est dit se dit.

    Bien sûr, il y a un « mais » : on peut tout dire, sans « faute » morale (du moins, liée à la grammaire), mais on ne peut pas tout dire et se faire entendre clairement, élégamment, efficacement. Pour être compris, il faut s’accorder sur des conventions partagées à l’échelle de la francophonie. Il importe de comprendre le lexique qu’on emploie, tout comme le ton et le registre de ce que l’on exprime.

    Ce sont ces conventions qui permettent à quelqu’un de Kinshasa de rédiger une lettre de motivation lue à Bruxelles; à quelqu’un de Bordeaux d’émouvoir un ami à Marrakesh par carte postale; ou à quelqu’un de Montréal de comprendre sans peine les paroles d’une artiste d’Abidjan en concert à Rouyn-Noranda – fait vécu ! Et ce sont elles, aussi, qui vous amènent aujourd’hui à suivre un cours de grammaire en français dans le nord de l’Ontario – donné, qui plus est, par quelqu’un qui n’est pas « du coin ».

    Voilà ce que nous allons apprendre : les usages les plus répandus, le regard le plus large possible sur cette lingua franca qui s’est progressivement codifiée. Les mots « faute » et « correction » sont si enracinés dans le vocabulaire scolaire qu’il arrivera sans doute que nous les utilisions par réflexe. Mais retenons ceci : personne ici n’est un pécheur ou une pécheresse du français. Tous vos français, tous nos français – le mien aussi, avec sa propre saveur – sont valides. Nous n’apprenons pas à nous « corriger » : nous apprenons ensemble à dire les choses d’une façon un peu plus claire, un peu plus partagée, un peu plus universelle.

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  • piano piano

    Si, au XXe siècle, le piano fut le symbole par excellence de la bourgeoisie – son cadre en fonte et sa mécanique précise comme synecdoques du génie industriel, sa caisse de bois souvent précieusement travaillée, ses poignées, pentures et pédales de laiton comme miroirs d’un certain art de vivre où chacun pouvait désormais s’offrir des matières autrefois « nobles » –, alors que signifie, de nos jours, l’abondance de ces instruments sur Marketplace, proposés à des prix dérisoires, parfois gratuitement, voire accompagnés d’un incitatif pour qu’on vienne en débarrasser les propriétaires ?

    Changement de moeurs, de rôle social de la musique ? Avantages pratiques des pianos numériques ? Fluctuations économiques des coûts de main-d’oeuvre pour bâtir, déplacer, entretenir ces machines lourdes et complexes ? On fera autant de conjectures que l’on voudra ; pour moi, pianiste et amateur d’antiquités au porte-feuille léger, nous vivons un moment extraordinaire. Je me sens un peu comme durent se sentir les amateurs de clavecins au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, lorsque la masse se jetait sur les nouveaux instruments qu’étaient alors les pianoforte, plus puissants et plus expressifs (pensait-on) que leurs prédécesseurs. On bradait pour une chanson les reliques d’un autre temps, vestiges d’un Ancien Régime musical.

    La ville de Timmins ne fait pas exception à ce phénomène généralisé : l’abandon massif de pianos du siècle précédent. À un tel point qu’en constatant leur abondance, l’idée m’est venue d’en récupérer un pour enrichir le salon étudiant. Le campus de Kapuskasing jouit déjà d’un agréable petit Heintzman « Concerto » (dont le fini acajou est malheureusement recouvert d’une couche de peinture noire appliquée « à l’arrache »). Pourquoi pas lui offrir un homologue à Timmins ?

    Décision prise, encore fallait-il dénicher cette perle rare : un instrument situé au rez-de-chaussée, facile à déménager ; sans fissures dans les chevalets, sans chevilles enfoncées dans le sommier ; tenant encore l’accord, pourvu d’une table d’harmonie peu fendue ; doté d’une action ajustable, dont les feutres ne soient pas irrécupérables, durcis par l’oubli ou creusés par l’effort ; un piano ni trop attaqué par la corrosion, ni trop bouleversé par les variations d’humidité, ni trop déréglé par la négligence de ses propriétaires – ou, au contraire, par leur amour excessif, trahi par des milliers d’heures de jeu et d’innombrables déménagements. À tout prendre, c’était beaucoup exiger d’un instrument gratuit, ou presque.

    Les deux premières visites m’ont presque fait déchanter. Un spinet Mason & Risch, pour lequel le vendeur voulait tout de même 100 $, était le genre d’instrument qui, même neuf, ne valait pas la peine qu’on le joue. Ces instruments, dont le principal avantage est d’être très compacts, sont ironiquement plus lourds que de plus grands pianos en raison de leur mécanique dite « tombante » (drop action) permettant, au prix de pivots et de pièces supplémentaires, d’actionner les marteaux depuis un point plus bas que les touches et donc de réduire la hauteur totale de l’instrument. Plus de pièces, moins de réactivité et, avec le temps, plus d’ennuis. Ce qui était le cas ici : ce piano était un enfer sous les doigts que je ne comptais pas infliger à la communauté universitaire.

    Un deuxième piano droit, un Heintzman « Moderne », des lendemains de la Seconde guerre mondiale, avait tous les avantages sur le premier. Il s’agissait d’un modèle de dimensions « studio » (donc, heureusement, à mécanique directe !) dont le boitier, en bois plein, sans plaquage – une rareté ! – était en aussi bon état qu’il n’était admirable. Une merveille d’art déco fonctionnelle. Enfin, presque fonctionnelle : en me rendant sur place, l’admiration initiale du meuble, de l’agrafe – caractéristique typique des Heintzman habituellement réservée aux pianos à queue -, du travail d’ébénisterie, même, cède rapidement à la déception. Le piano est presque un ton sous le diapason, son timbre est nasillard, effet de ses marteaux au feutre de roche, renfoncés en de sillons profonds. Et pour couronner le tout : deux de ses chevalets sont fendus de bord en bord. Dans l’absolu, tout cela se répare. Mais compte tenu de la nature du projet, il fallait bien éviter de se lancer dans une restauration, même partielle.

    J’étais prêt à jeter l’éponge si le prochain piano n’était pas le bon. Heureusement, dès que j’ai posé les doigts sur le clavier du Baldwin Hamilton 243, rue Hart – à quelques détails près le même que celui de ma famille, sur lequel j’ai joué pendant 22 ans -, j’ai su que je ne faisais plus fausse route. Déjà, même s’il n’avait pas été accordé depuis plus d’une décennie, il était tout prêt du 440 Hz et son timbre, sans être celui d’un somptueux Bechstein régulièrement chouchouté, n’avait rien de rédhibitoire. Puis aucune fissure en vue, ni des chevalets, ni de la table d’harmonie. Bon : les attrapes n’étaient pas recouvertes de cuir mais d’un détestable matériau synthétique du nom de « corfam » dont la principale caractéristique était de faire peau de chagrin avec l’âge, tout en devenant entièrement lisse, causant des soucis avec l’action. Or, nous n’en étions pas à ce point. Invité presque autant pour le plaisir de parler piano que par besoin réel, Tim Sullivan, accordeur timminsois hors pair, conclut que nous n’interviendrions que lorsqu’il le faudrait.

    Un piano appelle rarement le silence. Ces assemblages de bois, de métal et de savoir-faire suscitent presque à coup sûr l’envie d’en parler. Parler du piano lui-même, certes, de ses mécaniques et de ses accords, mais surtout de ce qui circule autour de lui : des chansons qu’on apporte, des mélodies qu’on reconnaît, des rythmes qu’on découvre. On parle par fragments, par souvenirs, par noms propres ou par refrains anonymes ; on passe d’un morceau pop à un air traditionnel, d’un héritage importé à une écoute partagée. J’ose espérer que, dans le salon étudiant, ce Baldwin sans valeur marchande deviendra précisément cela : un point de rencontre. Un objet ordinaire devenu extraordinaire par anachronisme, assez chargé d’histoire pour ralentir un instant le temps, faire tenir ensemble des cultures, et remettre l’écoute au centre des échanges.

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  • le temps perdu

    Bibliothèque de la salle des profs du campus de Timmins, comprenant le don de quelques 300 livres ramenés de Montréal.

    En relisant les titres de ce carnet, il me vient à l’esprit que, bien que son impulsion première soit de consigner une part de mon expérience comme professeur de français dans le Nord ontarien, il prend souvent la forme d’une chronique des choses vues et pensées. Il ne laisse pas encore une place suffisante, à mon avis, à ce qui n’est pas de l’ordre de l’observation, mais du souhait, du possible, voire du fantaisiste. Lorsque l’esprit emprunte ces chemins, ce qui se produit n’est pas moins réel, ne participe pas moins de l’expérience du réel, n’est certainement pas moins utile.  On trouverait sans peine des arguments pour dire que ce sont là les opérations les plus utiles, autant sinon davantage, que les notations de la réalité observable.

    Voici donc la fantaisie qui m’a pris hier, en plein cours sur le texte narratif, au moment précis où je mesurais l’abîme entre la maigreur des lectures offertes aux étudiant.e.s (survolées plus qu’abordées) et leur soif presque physique de récits : enseigner un cours sur Proust.

    On objectera sans doute que Proust et l’Université de Hearst n’ont en commun que leur finale consonantique ; qu’infliger la lecture de la Recherche à une population étudiante majoritairement ouest-africaine, souvent parachutée sans repères ni ressources dans la forêt boréale, serait, reconduisant le contresens le plus imbécile, du temps perdu.

    Pourtant, une remarque de Genette, dans un volume classique feuilleté par désœuvrement dans la salle des profs, m’a rappelé qu’une lecture de la Recherche qui se contenterait de se gargariser de la « beauté des images », qui en plus ferait de leur connaissance un capital culturel permettant d’accéder à des positions d’élite – un point de vue qui caractérise le marquis de Norpois -, serait plus qu’une impertinence pédagogique : ce serait le signe d’une méconnaissance de la poétique proustienne. Le style y est « une question non de technique, mais de vision ». Les figures du discours ne sont pas des ornements, des joyaux de couronnes qui signifient le pouvoir ou des épices qui relèvent l’effet esthétique : elles sont le moyen de dépasser les apparences et d’accéder à une forme « d’essence » des choses. Essence qui ne se situe pas dans le « temps qui passe », celui des événements de la quotidienneté, celui des grèves de bûcherons et d’enseignants, celui des coupes budgétaires et du café infect de Tim Hortons, des bonus de patrons et des fermetures de musées, mais dans celui de la consistence de « l’extra-temporel », de l’éternité.

    C’est bien ainsi, écrit Genette qui cite Proust, que le jeune narrateur imagine les villes, les monuments, les paysages qu’il désire connaître : la magie de leur Noms lui présente de chacun d’eux une image essentiellement différente, « une image confuse qui tire d’eux, de leur sonorité éclatante ou sombre, la couleur dont elle est peinte uniformément comme une de ces affiches entièrement bleues ou entièrement rouges, dans lesquelles […] sont bleus ou rouges, non seulement le ciel et la mer, mais les barques, l’église, les passants. » Ainsi Parme tout entière est-elle nécessairement « compacte, lisse, mauve et douce », Florence « miraculeusement embaumée et semblable à une corolle », et Balbec comme une « vieille poterie normande qui garde la couleur de la terre d’où elle fut tirée. »

    C’est cela, pour le Narrateur, le temps perdu ; et c’est aussi cela dont on perçoit parfois la perte dans le regard des étudiant.e.s lorsque l’on prononce certains Noms : celui de Proust, assurément, mais aussi, et surtout, ceux qui, pourtant, portent aussi en eux la possibilité d’un temps retrouvé – Abitibi, Doucet, Prise de Parole, Mattagami, Temiskaming, Haentjens, Missinaibi, Opasatika, Reesor Siding, Dalpé, Desbiens, Pesemapeo Bordeleau, etc.

    Le séminaire sur Proust que j’ai suivi lorsque j’étais étudiant comptait sans doute une majorité de jeunes issus d’une certaine élite culturelle et financière. Pourtant, plusieurs des lectures les plus vives et les plus profondes venaient d’étudiant.e.s de milieux modestes, qui avaient compris intuitivement que le nom « McGill » claque d’autant plus fort quand on est le premier de sa famille à lire, tout comme le nom « Guermantes » est auréolé d’un prestige indicible pour le Narrateur avant qu’il ne devienne une fréquentation assidue de la famille qui le porte. Et surtout, nous sentions dans notre peau que c’est l’Œuvre – et non la fortune financière, les origines sociales, leurs codes ou leurs habitus – qui révèle les essences.

    Si l’enseignement doit encore se réclamer d’une mission, ce serait peut-être de faire en sorte que cela devienne sensible pour tous.

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  • victoires

    Kent Monkman, Bienvenue à l’atelier : une allégorie pour la réflexion et la transformation artistiques, détail, 2014. Acrylique sur toile, 180 x 730 cm, Musée McCord, Montréal.

    La célèbre formule selon laquelle ce sont « les vainqueurs qui écrivent l’histoire », souvent attribuée à tort à Churchill, fait partie de ces expressions devenues des lieux communs, mais dont la source s’est perdue : ni lue, ni connue, ni accessible. Je l’ai retrouvée récemment dans le titre de la remarquable exposition de Kent Monkman au MBAM, L’histoire est dépeinte par les vainqueurs. J’ai acheté l’élégant catalogue de l’exposition, d’abord dans l’espoir de pouvoir un jour construire un cours autour de l’œuvre du maître cri, mais aussi, plus discrètement, en espérant y trouver une réflexion sur le sens de cette formule devenue titre : une courte histoire de son usage, peut-être, ou une mise en contexte de sa résonance avec l’œuvre de Monkman, ou encore quelque note érudite sur son origine. Eh bien, que nenni, comme qu’y diraient.

    Ma curiosité tout de même piquée, je me suis tourné vers Google Books, Gallica et Internet Archive, en quête de quelque article d’historiographe qui aurait retracé l’histoire de cette citation. Une réponse s’est vite imposée : elle proviendrait de Robert Brasillach, qui l’utilise dans un court dialogue de 1944 intitulé Frères ennemis.

    « J’avais composé, [écrit Brasillach pour décrire ce dialogue, cité dans une étude sur son œuvre], un petit dialogue entre Étéocle et Polynice, les frères ennemis de la légende, en supposant qu’ils s’aimaient et qu’ils avaient été séparés seulement par la fatalité. »

    Je ne connaissais pas le nom de Brasillach, et pour cause : fusillé à la Libération, il était un jeune écrivain français aux prises de positions ouvertement collaborationnistes et antisémites. Normalien, récompensé par l’Académie, finaliste au Goncourt de 1939, il n’était pas sans talent, ce qui rend d’autant plus inconfortable sa place dans l’histoire littéraire française. Après la chute du régime de Vichy, ses œuvres deviennent naturellement difficiles à trouver. Les droits d’auteur sont confiés à quelques associations, et il n’en subsiste guère que des éditions confidentielles, souvent assurées par des proches issus de l’extrême droite, notamment son beau-frère Maurice Bardèche. La tombe de Brasillach, au cimetière de Charonne, est d’ailleurs devenue un lieu de rencontre annuel pour des groupuscules néonazis français ; elle aurait été vandalisée cette année même. Ainsi, la tombe de l’écrivain n’est pas seulement le lieu d’une sorte de fétichisme politique, mais aussi celui de tensions bien actuelles. La mémoire y reste un champ de bataille.

    Pourquoi aborder ce sujet dans un carnet sur le Nord de l’Ontario, vous demanderez-vous ? C’est qu’on retrouve, à une toute autre échelle, les mêmes enjeux narratifs que ceux qui organisent les récits sur le conflit de Reesor Crossing en 1963 : la question de qui écrit l’histoire, de quels récits survivent, et de quelle mémoire collective se construit autour d’un conflit. Le monument érigé à la mémoire des trois grévistes tombés est la scène d’une lutte idéologique pour l’interprétation de l’événement. À même la stèle à la mémoire des défunts, une plaque, discrète, difficile à lire, bilingue, souhaite que leur mort sauvegarde « les bénéfices du mouvement ouvrier », enjoignant « tous ceux qui peinent [de prier pour] que leur sacrifice [n’a] pas été en vain ». Une pancarte officielle bleue du gouvernement ontarien, toutefois, comme surajoutée, un supplément en anglais uniquement qui ne faisait pas partie du projet officiel mais qui est placé de telle sorte qu’elle est la première chose qu’un visiteur voit en s’approchant du monument, raconte une tout autre histoire. Rien n’est dit de la lutte ouvrière ; des revendications des travailleurs, il ne reste que le navrant constat d’une tentative avortée :« they tried to shut down the mill ».

    La formule de Brasillach, dans toute sa noirceur, résonne donc ironiquement avec ce qui s’est produit et se produit encore à Kapuskasing, où, là encore, les vainqueurs – ou ceux qui détiennent le pouvoir économique et symbolique – semblent avoir écrit la version du drame que la mémoire officielle retient. Or ici, soyons clairs, rien ne nous permet d’affirmer que les « vainqueurs » soient ailleurs que du mauvais côté de l’histoire.

    Du reste, la simple équivalence narrative entre deux camps, quels qu’ils soient – vainqueurs et perdants, fermiers et grévistes, Français et Allemands, fascistes et communistes, collabos et résistants, capitalistes et socialistes, De Gaulle et Pétain, Étéocle et Polynice – gomme la spécificité des expériences, des valeurs, des choix. Ce ne sont pas les vainqueurs qui écrivent l’histoire, mais l’inverse : c’est plutôt que quiconque parvient à écrire une version de l’histoire qui est reçue comme plus juste, lue et partagée et comprise comme plus « vraie » connaît par cet acte même une victoire.

    En cela, le travail de Monkman n’est pas un privilège de nouveaux « gagnants de l’histoire » : c’est une victoire en soi. La force d’une toile comme Bienvenue à l’atelier : une allégorie pour la réflexion et la transformation artistiques, qui est elle-même une relecture de l’Atelier du peintre de Courbet, est notamment qu’elle fait figurer les regards respectifs que les acteurs de l’histoire posent sur l’un l’autre (implicites dans les postures), mais aussi le jeu entre observateur et observés. De Brasillach à Reesor Crossing, ce ne sont donc pas seulement les vainqueurs qui écrivent l’histoire, mais ceux qui réussissent à faire lire leur version comme vraie qui vainquent. En cela, la toile est un rappel salutaire qui est aussi une clé de lecture essentielle : devant toute image, devant tout récit, c’est encore nous qui écrivons.

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  • langue de bois

    Le gouvernement ontarien l’a annoncé la semaine dernière : l’usine de Kap Paper sera sauvée, du moins le temps de redresser ses finances. Un bailout au goût de sursis. On pourrait dire bien des choses sur cette manie de prolonger la survie plutôt que de repenser la vie, si la discussion publique, ici, ne cédait pas toujours aux impératifs économiques. Mais à Kapuskasing, il semble que le temps manque pour philosopher : il faut rentrer à l’usine.

    Les Kapuskois en ont l’habitude. On pourrait presque faire de l’évitement du débat une tradition locale, une vertu civique inversée. C’est peut-être ce qui explique qu’un épisode aussi sanglant que la dispute de Reesor Crossing en 1963 – trois morts, plusieurs blessés – continue d’occuper une place aussi trouble dans la mémoire collective.

    Car s’il est un sujet qui divise encore, c’est bien celui-là. Pour beaucoup, l’affaire se résume à un affrontement entre ouvriers syndiqués et fermiers embauchés à contrat. Ce récit, popularisé entre autres par un certain Stompin’ Tom Connors, s’est figé dans la chanson Reesor Crossing Tragedy :

    Twenty farmers met that night
    To guard their pulp from a union strike
    Unaware this night would see
    A Reesor Crossing Tragedy
    [bis]

    « You’ll never load that pile of lumber »
    Said the Union men, when they came
    Though they numbered about five hundred
    The twenty farmers took rifle aim

    L’affaire paraît close : deux camps, des armes, le destin, « tragique ». L’Ontario du Nord, vu par le Canada anglais; un décor de tragédie rurale, avec la fatalité – « may God help us » – pour metteur en scène. Mais cette version des faits, chantée sur un ton de ballade mélancolique, neutralise la politique. Elle transforme un conflit social en drame de caractères. Exit le procès où fermiers sont acquittés à la hâte pour le meurtre de trois grévistes, exit le verdict imposant au syndicat des dédommagements faramineux, exit la reprise de business as usual quelques semaines à peine après l’incident.

    Connors, avec sa voix nasillarde et ravalée, chante à travers la douleur sans jamais la confronter. Comme son autobiographie (Stompin Tom, Before the Fame) le suggère, il est l’un des chantres de la masculinité blessée, celle de la working class blanche nord-américaine : des hommes qui ont grandi sans père, ou avec un père à moitié présent, trop dur, trop ivre. Une voix à la Hank Williams, mais sans sa joie ; une voix à la Johnny Cash, mais sans son esprit. Ce ton de résignation convient peut-être à ceux pour qui, paradoxalement, la résignation a longtemps été une manière de tenir debout. Toutefois, en invoquant le destin, le chanteur efface le pouvoir collectif, celui qu’a toute communauté d’agir sur sa propre histoire. Si tragédie il y a, elle n’est pas d’ordre métaphysique : elle est économique et politique. Et c’est précisément ce que la chanson évite de dire.

    Le conflit de Reesor Crossing n’opposait pas seulement des fermiers et des syndicalistes : il mettait en jeu le patronat, les impératifs économiques auxquels il a assujetti la production, voire la structure même du pouvoir industriel dans le Nord ontarien et au-delà. Rappelons que ceux qui exigeaient de Kapuskasing une cadence folle n’étaient autres que les grands commanditaires étrangers, notamment les journaux new-yorkais (le New York Times) et le papier-cul de l’Amérique entière (Kleenex, by Kimberly-Clark). En réduisant le drame à une querelle de voisins, on en efface les causes profondes.

    La commémoration n’échappe presque pas à cette amnésie sélective. Si la première œuvre que l’on rencontre en cherchant « Reesor Crossing » est la chanson de Connors, c’est parce qu’elle est citée dans le récit promu par Destination Northern Ontario (avec la collaboration de FedNor, de la NOHFC, du Musée Ron-Morel, de la Scierie Heritage, de l’Écomusée de Hearst et des villes de Hearst et de Kapuskasing). Leur texte sur la confrontation n’aborde que du bout des lèvres la responsabilité du patronat dans cette affaire. Autrement dit, les institutions historiques locales évoquent bien la tragédie, mais sur le ton de la neutralité patrimoniale. Quant à Kap Paper, elle n’en parle qu’en termes de « setback », une simple péripétie industrielle. Les seules tribunes publiques facilement accessibles (celles, donc, que consulteront le grand public et les touristes comme moi) présentent encore la compagnie comme un moteur de développement, rarement comme un employeur contesté. Le récit officiel se confond ainsi avec celui de l’entreprise.

    Dans les semaines mêmes où se joue l’avenir de Kap Paper, l’Université, il faut le dire, reste timide à perturber cette harmonie de façade : pas de forum public, pas de conférencier·es invité·es, pas d’exposition ni de publication accompagnant le débat.

    Peu s’en est fallu que j’accepte moi-même une version résignée des faits, si une préface, par mon collègue Jacques Poirier, à Hawkesbury Blues et Nickel, ornée de quelques notes de bas de page suggestives, ne m’avait éclairé sur l’existence d’œuvres plus fortes. Poirier, qui a enseigné un cours sur les événements en 2018, prépare aussi une B.D. historique sur le sujet, à paraître à l’hiver 2026 ; il s’agira sans doute d’une œuvre qui, espérons-le, ouvrira un espace critique. D’autres tentatives existent : une chanson de Serge Monette (sorte de version plus récente et francophone de la chanson de Connors), ou encore Défenses légitimes de Doric Germain, un roman bien connu des anciens élèves du secondaire de la région. Or celui-ci reconduit, sous des airs de modernité, les vieux poncifs naturalistes sur la lutte entre tradition et progrès.

    Plus intéressante est la pièce du regretté Paul Doucet (1961-1987; à ne pas confondre avec l’acteur québécois), Le silence d’une tragédie ou La mesure humaine (1979). À la différence de Stompin’ Tom, Doucet, à peine sorti de l’adolescence lorsqu’il écrit la pièce, donne voix aux acteurs du conflit. Il va encore plus loin en incluant les voix autochtones, témoins et juges des événements : la pièce « s’ouvre sur un espace large, immense, sans limite » où une « Skuaw » [orthographe de Doucet] entame une litanie, sorte de rituel pour pouvoir effectuer un retour dans le passé. Elle représente « le lien, l’inconscient entre les deux espaces [celui du cultivateur et celui du gréviste] juxtaposés ». Il ne s’agit plus de destin et de résignation, mais de terre, de chair, de dialogues. Le théâtre de Doucet, attentif aux silences et aux consciences, redonne corps à ce que la chanson avait figé en mythe régional. Bien entendu, on cherchera en vain la moindre allusion à Poirier, Monette, Germain ou Doucet dans les textes de Destination Northern Ontario.

    Réitérons-le : les enjeux de Reesor Crossing n’ont rien d’un vieux débat, d’une histoire close. Leur résonance demeure vive, parce qu’ils posent, à leur manière, la question de l’emprise de la finance et de l’illusion de la croissance infinie sur les vies humaines. À chaque fois que Kap Paper frôle la faillite, la même logique se rejoue : les responsabilités se dissolvent dans le brouillard du destin. Les travailleurs s’opposent entre eux, pendant que les propriétaires, eux, changent de nom, d’adresse, parfois de continent.

    C’est dans cette perspective que, dans mon cours de Grammaire appliquée à la rédaction (LANG1007), nous avons exploré ces événements. Avec les étudiant·es, nous avons travaillé sur les schémas narratifs et actantiels à partir de textes issus du Musée Ron-Morel, de Destination Northern Ontario et d’autres sources locales. Les étudiant·es ont vite perçu combien la frontière entre littérature et politique est poreuse. Lorsque nous avons choisi de faire de « la ville de Kapuskasing » le sujet du récit, plutôt que des fermiers ou des grévistes, souvent opposés à tort, la logique du conflit s’est transformée : les rôles d’adjuvant et d’opposant devenaient indécidables, et surgissait alors le grand absent du récit officiel : le patronat.

    Je compte consulter prochainement les archives du CAGZA, où sont conservés plusieurs fonds relatifs aux événements de Reesor Crossing, ainsi que le tapuscrit de la pièce de Doucet. Jusqu’ici, je n’en connais que quelques extraits cités dans la critique littéraire franco-ontarienne, mais il me tarde d’y entendre, peut-être enfin, les voix que l’histoire officielle a si souvent fait taire. À suivre.


    1. Avatar de expertpioneering6ad53ec2c4
      expertpioneering6ad53ec2c4

      Belle illustration des usages insoupçonnés mais féconds d’une formation littéraire.

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    2. Avatar de Lacassagne
      Lacassagne

      Excellent! Merci. J’espère que sur la route, tu auras l’occasion de t’arrêter au monument de Reesor Siding.

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      1. Avatar de montréaliste

        Je n’ai pas perdu de temps pour y aller ! J’aborde d’ailleurs le sujet dès le billet suivant, « victoires » 🙂

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  • ville de papier

    Vue aérienne de Kapuskasing en 1929 (Toronto Star Photograph Archives)

    Me voilà dans une nouvelle ville du Nord ontarien : Kapuskasing. Il s’agit certainement d’une ville de papier, mais en un sens bien plus concret que celui qu’évoquait Dominique Fortier lorsqu’elle décrivait, chez Émilie Dickinson, un monde d’écriture et de silence. Ici, le papier est matière, travail, souffle collectif. Et c’est justement cette matière qui se désorganise : j’arrive au moment où la communauté encaisse la nouvelle fermeture de KAP Paper, entreprise phare de la ville.

    Au tout début du XXe siècle, le lieu n’était qu’un arrêt ferroviaire, un nom, Macpherson, sur une nouvelle ligne rendue possible par le vol des terres par le Traité 9 de 1905. Son destin tenait alors à une simple bifurcation ; la forêt, qui avait toléré son existence, aurait très bien pu l’avaler après quelques années d’inactivité. Il en fut autrement. Notons que son développement initial ne fut pas l’oeuvre de colons déterminés, mais de prisonniers de guerre, acheminés vers 1914 pour accomplir le labeur brutal du défrichement. Les dortoirs de ces camps d’internement, dressés dans l’urgence du conflit, furent rouverts lors de la Seconde Guerre mondiale ; les fils barbelés se resserrèrent alors sur d’autres visages, cette fois japonais, prisonniers d’un (nouveau) racisme devenu ciment de l’effort de guerre. Ainsi, les premières pierres de Kapuskasing furent posées dans un sol d’ambiguïtés, nourri de progrès et de servitude, de promesses et peur au ventre.

    C’est dans l’entre-deux-guerres que naissait la Spruce Falls Company, devenue Spruce Falls Power and Paper Company, ancêtre de KAP Paper. À en juger par les textes et les photographies d’époque conservées sur le site de l’entreprise, on conçoit que l’usine se voulait plus qu’un complexe industriel : elle a quelque chose d’un projet utopique. On l’appelle encore aujourd’hui, non sans un certain inconfort à la vue de tous ses bâtiments à l’abandon, la « Model City ». Les résidences des cadres, larges, confortables, et calquées sur un style vaguement victorien, y étaient alignées selon les principes des mouvements « Garden City » et « City Beautiful ». Peut-être que, plus ou moins consciemment, ce prestige usurpé, à la fois kitsch et suranné, devait masquer les atrocités qui l’ont rendu possible.

    L’usine était le cœur battant de la ville, animée par la foi industrielle de Kimberly-Clark et du New York Times, venus puiser dans la forêt boréale la matière même du monde moderne : le papier. La ville entière respirait au rythme des machines; chaque maison, chaque école, chaque existence vibrait au pouls de l’usine, comme si tout le réel s’était coulé dans une même pâte blanche.

    Mais le papier, si lisse soit-il, conserve toujours la mémoire de ses fibres déchirées. En 1963, une grève éclata, si violente qu’elle fit des morts. Le sang et la pulpe de bois s’y mêlèrent une fois de plus. D’ailleurs, la responsable de la galerie du Centre des loisirs (l’Université loue ses locaux) m’a raconté aujourd’hui qu’elle avait tenté de consacrer une exposition à ce conflit. Le projet n’a jamais vu le jour : trop de blessures, trop de mémoires encore vives.

    Entre 1989 et 1991, non sans ironie au moment même où se disloquait l’Union soviétique, la Spruce Falls passa aux mains de ses employés. Pendant un bref instant, la ville sembla s’appartenir à elle-même; la matière première s’était muée en destin collectif. Mais la pâte se fige, le marché durcit, et le rêve s’émiette. En 2017, l’usine redevint propriété privée. De réorganisation en restructuration, la cadence se ralentit jusqu’à l’arrêt : KAP Paper a annoncé sa fermeture à la fin du mois dernier.

    Aujourd’hui, il reste les cheminées muettes, les bâtiments de brique rouge et l’odeur tenace de la sciure. Kapuskasing, ville bâtie de papier, retournera-t-elle peu à peu à la forêt dont elle provenait ? Rien n’est moins sûr. Le projet de loi C-5 et la future mine qu’il rendrait possible laissent présager qu’au contraire, elle ne sera que le théâtre de nouvelles violences faites à la terre, aux Nations abusées par le Traité 9, à la santé des travailleurs et habitants. À peine les plaies de son passé refermées, la communauté se prépare-t-elle à en rouvrir d’autres ? Comme si elle devait se meurtrir pour exister.

    À ce titre, le nom du système d’impression centralisé de l’Université, PaperCut, prend une résonance inattendue.

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  • discours social

    J’ai écrit, ces dernières semaines, sur les gens, les mœurs, les projets, les formes observées dans le coin de Timmins. Mais d’où venaient ces réflexions ? Parfois la source en était explicite : une copie d’examen, un échange de courriels, une conversation. Souvent, pourtant, je me suis aperçu que rien ne venait justifier clairement telle impression, tel jugement, telle idée.

    Je voudrais donc tenter, depuis Vancouver où le recul m’est plus facile, un petit exercice de caractérisation : dresser un portrait de mon exposition à ce qui, pour moi, a « fait » Timmins. Qui ai-je entendu ? Que se disent-ils ? Que me disent-ils ? Que disent-ils ? Tout ce qui n’entrera pas dans cet inventaire, bien entendu. Par conséquent, l’immense part de ce qui, bien que relevant de ces catégories, m’est resté inconnu ou pas encore abordé constitue un angle mort. Autant de pistes, donc, pour apprendre à tendre l’oreille autrement à mon retour.

    Il y a eu les centaines de conversations – souvent brèves, parfois interminables – lancées en commandant quelque chose dans un restaurant (Chez Nadeau, dans un fast-food, au FishBowl, etc.), en visitant des appartements, avec mes deux colocs un peu accablants (heureusement pour mon moral, j’ai quitté l’appartement cette semaine), au Tim Hortons, au Wal-Mart, au Canadian Tire, au Home Hardware. En achetant ou en vendant des objets sur Marketplace. En abordant des gens dans un parc ou un café. En me faisant aborder – parce que j’avais une guitare en main, parce que j’avais l’air d’un étranger, peut-être pour autre chose encore, qu’en sais-je. Au travail, ou avec des collègues après le travail, avec H. et Y. autour d’une bière ou d’un repas. Au Mountjoy Farmers’ Market, le samedi. Dans les cours, avec les étudiants, en personne ou par courriel. En lisant le Timmins Times, ce microscopique journal toujours glissé dans un sac plastique gonflé par la quantité de papier : 2 % d’articles maladroitement journalistiques, 98 % de publicité. À la radio : beaucoup de 97,1 (Radio-Canada), je l’avoue. L’occasionnel 104,1 (Le Loup) ou 92,1 (Q92), mais l’intérêt s’épuise vite sous la marée publicitaire. Sur les panneaux d’exposition du Musée, dans les inscriptions de l’espace public, graffitis ou enseignes. Des croix gammées mal dessinées et des obscénités racistes peintes en rose qui apparaissent un matin dans un parc; des messages d’espoir de communautés Eeyou au détour de telle ou telle rue « en arbre » – Balsam, Pine, Spruce – qui se font lentement recouvrir de messages individuels de réponse, comme un récif se pare de coraux. Dans les choix d’architecture et d’urbanisme – certains forment à eux seuls une syntaxe éloquente, comme la largeur du boulevard Algonquin, dont les quatre voies rapides scindent le centre-ville, ou les maisons unifamiliales si serrées sur leurs cadastres qu’il n’est pas rare de voir deux murs voisins séparés d’à peine un mètre d’espace inutilisable. Sur les panneaux d’églises aussi, de toutes confessions – plusieurs saveurs du divin semblent prospérer ici, où la foi s’accommode bien de toxicomanie, de conditions ouvrières, d’isolement.

    Et puis, il y a ces agoras numériques, diffuses mais vibrantes, qui tissent elles aussi (surtout?) le discours social : « Timmins housing rent and buy », « Timmins, ON », « TIMMINS YARD / GARAGE SALES », etc. En vendant sa vieille souffleuse ou son divan usé, on y peste contre tel ou tel politicien, on accuse sans preuve, on envoie des petits coeurs numériques à un couple qui fête son anniversaire de mariage, des petits coeurs-soutien à une famille qui parle de son enfant malade; on se remémore avec nostalgie, on partage une photo d’ours, on fête l’arrivée possible d’un projet de mine, on déplore les dégâts de tel ancien projet de mine, on discute à chaud, à bâtons (et grammaire) rompus. On y joue de la remarque elliptique et du stéréotype au grand jour.

    Ici, comme pour le minerai, il y a moyen de trouver des pépites à même la parole brute, qu’il serait intéressant de creuser.

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  • témoigner

    Depuis mon arrivée en fonction, la correction des copies me dévore un temps considérable. Pour chaque dissertation – et j’en fais écrire autant que possible – j’annote la copie elle-même, offrant des commentaires aussi précis que possible, individualisés. Je numérise ensuite l’ensemble pour constituer un espace virtuel où chacun.e peut suivre sa progression. J’entrevois bien que ce rythme pourrait, à terme, devenir épuisant. Toutefois, je n’ai pas pu m’empêcher de ressentir un certain malaise lorsque des collègues m’ont suggéré d’automatiser ma correction. Sur le moment, je ne savais pas en formuler la raison. Ce n’était pas, assurément, la crainte d’apparaître « paresseux » : j’avoue sans détour qu’il m’arrangerait de ne pas lire avec tant de sérieux les inévitables âneries que quelques étudiant.e.s (heureusement une minorité !) peuvent livrer, par désinvolture, lassitude ou simple vanité, poussés par l’envie de vivre au-dessus de leurs moyens intellectuels le temps de quelques paragraphes. J’aurais, bien sûr, un intérêt personnel à me contenter d’inscrire une note, et basta.

    Mais au fil de la correction du dernier examen du premier « bloc », ce qui, dans la suggestion de mes collègues, me dérangeait est devenu plus clair. C’est que c’est précisément dans le geste de témoigner d’une parole en formation que réside l’essentiel du geste professoral, du moins tel que je le conçois, tel que j’ai eu le privilège de le connaître à quelques moments de ma propre éducation. Tel que je continue à le vivre, aussi, par le travail avec tel ami chercheur qui relit un article, telle amie éditrice qui me donne des conseils sur une demande de subvention, telle équipe d’ouvrage collectif dans laquelle on lit et discute des textes de chacun.e.

    Cette attention n’est pas accessoire, ni remplaçable : elle fonde la relation pédagogique. Car elle ne se réduit pas à une transmission verticale de savoirs : elle vit d’une circulation de gestes et de paroles, qui ne peut s’instaurer que dans la confiance réciproque que chacun jouera son rôle. Le professeur désigne, l’étudiant reformule ; l’étudiant.e relie, le professeur synthétise, l’étudiant.e questionne à nouveau ; l’étudiant.e propose, le professeur rectifie, guide, désigne autre chose. S’il n’y a pas culmination de cette circulation dans quelques moments partagés d’attention soutenue – même, voire surtout lorsqu’ils s’accompagnent de lourdeurs -, la relation pédagogique perd son sens.

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  • sédiments

    Les apparences sont souvent trompeuses, il semble.

    Quelqu’un qui n’aurait jamais côtoyé l’univers minier pourrait, au premier regard, voir la teinte des bassins à résidus – un azur digne des plages des Açores ou de l’éclat du lac Louise – et les croire remplis d’une eau de rare pureté. Mais s’ils devaient franchir les barricades qui les ceinturent pour s’y baigner, leurs corps se chargeraient de corriger leur première lecture de la situation. Les effets des concentrations élevées d’arsenic et de mercure dans ces bassins sont des réalités que même les cellules les plus récalcitrantes ne sauraient ignorer.

    Dans l’extraction de certains métaux – en l’occurrence, ici, l’or – tout ce qui, d’ordinaire, repose dans les entrailles de la terre mais n’est pas le métal recherché doit être rejeté. Les bassins à résidus en deviennent les réceptacles : leur fonction est de laisser sédimenter ces dépôts toxiques. Mais le brassage brutal de ce que la terre avait mis des millénaires, parfois des millions d’années, à enfouir et répartir engendre inévitablement des contaminations des nappes phréatiques et des aquifères environnants. Celles-ci peuvent atteindre des distances insoupçonnées : des sources proches (que je préfère ne pas nommer, de peur que des avocats véreux ne voient ceci au hasard d’une recherche de mots-clés) ont ainsi prouvé que les rejets de la Highland Valley Copper Mine en Colombie-Britannique avaient gagné l’océan Pacifique, alors même que la mine se trouve à plus de 300 kilomètres de la côte. Tant pis pour le saumon dit « sauvage ».

    À la rubrique évidences : il n’est pas bon de boire une eau chargée d’arsenic et de mercure. Ni pour les habitants non humains ni, bien entendu, pour les humains d’une région. Or, une récente poursuite de la ville de Timmins par le gouvernement provincial, au motif du non-respect des normes de traitement des eaux usées, jette une ombre lourde sur la fiabilité de résultats présentés comme excellents en matière d’eau potable.

    En attendant l’improbable ralentissement de la course au capital – ou, à tout le moins, qu’elle cesse d’empoisonner celles et ceux qui la rendent possible -, je continue à remplir mon verre d’eau filtrée à coups de ZeroWater et à me rincer soigneusement après mes baignades au lac Gillies, ancien bassin à résidus en plein cœur de la ville. Je me surprends parfois à penser que certains habitants des villes minières ressemblent eux aussi à ces bassins : beaux et fiers en surface, mais saturés, au fond, d’une toxicité artificielle, fruit du rejet par leurs employeurs de ce qu’ils auraient dû soutenir une fois l’or de leur labeur épuisé : leurs corps, leurs vies, leur dignité.

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  • la classe

    Il n’est pas nécessaire d’insister sur la classe comme espace de mutation sociale : cela est acquis. Mais à Timmins, le mot « université » se décolle quelque peu de sa promesse. Il flotte, en un sens. Ici, la valeur des institutions d’enseignement post-secondaire est fragile, contestée, parfois même par celles et ceux qui les habitent. Dès lors, la classe n’est plus ce lieu transférable d’une tradition universitaire : elle devient une scène singulière, irréductible, qu’il faut apprendre à lire autrement.

    Ce que l’on nomme « université » est d’abord une désignation, un signe. Derrière, les réalités bifurquent : étudiants arrivés la veille, adultes cherchant un passage vers le travail, programmes dont l’ossature hésite, professeurs aux compétences inégales, recherche tolérée plus que désirée. On s’aperçoit alors que l’université n’est pas un modèle dont l’évidence s’impose, mais une bête composite, faite d’organes pas toujours articulés, de fragilités, de possibles.

    Là réside la singularité : une classe où se révisent des notions de secondaire, où s’entrelacent langues, migrations récentes, apprentissages tâtonnants. L’enseignement s’y trouve dénudé, ramené à son geste premier : faire advenir quelque chose, une phrase, une idée, une attention partagée, malgré l’absence d’un cadre consensuel.

    Ainsi, le cours que j’enseignerai dans une heure : le groupe nominal, présenté comme « donneur universel d’accord », et une page d’Antane Kapesh, volontairement truffée d’incohérences pour que l’on s’exerce à les repérer. La règle, ici, se déguise en littérature. Et très vite, la lecture prend le pas sur l’assimilation mécanique d’un code. Les étudiants s’y sont accrochés dans les séances précédentes : ils lisent avec intensité, parfois avec passion. Agréable surprise, du moins pour moi : étudiants africains se reconnaissent dans une parole autochtone canadienne. Spontanément. Jusqu’à me présenter des recherches qu’ils réalisent sur les langues autochtones mortes, au détour d’un commentaire que j’aurais fait sur leur extinction. D’autres me réclament des livres impossibles à trouver à Timmins – ville à une seule librairie, anglophone, franchisée, marchande. Tout cela déborde l’exercice prévu. Et suggère que c’est dans les interstices de l’institution que quelque chose cherche à passer.

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  • le cycle matériel

    Timmins, ville minière, n’est pourtant pas un lieu de transformation. L’or, le zinc, le cuivre, l’argent, le nickel qui sortent de ses entrailles – sans parler du bois de ses forêts – s’en vont presque tous se faire traiter ailleurs. Les habitants semblent avoir intériorisé une mentalité extractiviste, gardée intacte depuis le temps des prospecteurs : soutirer ici, vivre ailleurs. Celles et ceux qui, pourtant, s’enracinent bel et bien ici dépendent en large partie d’un mode de consommation qui les force à acheter des denrées importées – parfois de très loin. Wal-Mart, Canadian Tire, Giant Tiger et consorts approvisionnent la population en bien de consommation très souvent faits des mêmes matières, étrangères, que celles extraites du sol même.

    Dans ce contexte, recourir à la seconde main apparaît comme un geste vital de survie, ne serait-ce que pour réduire la dépendance économique au sud. L’unique boutique du genre, Jan’s Closet, se présente surtout comme un commerce solidaire destiné à aider les plus démunis. À l’accueil, Andréa pontifie fièrement au sujet de la mission caritative de l’organisme, et n’hésite pas à y greffer une revendication de « résistance » face aux « big box stores ».

    L’endroit tient du chaos : imaginez un Village des Valeurs versé pêle-mêle, sans étiquettes, dans un espace au plafond bas, style dépanneur d’Hochelaga avec sous-sol, parcouru en tous temps par les aficionados locaux d’opiacés, égarés dans leurs quêtes personnelles et leurs paradis artificiels.

    Bien sûr, je ne pouvais repartir de ce lieu sans quelques vinyles, sans quelques casquettes. À un dollar pièce, difficile de résister.

    Dans l’imposante pile de couvre-chefs qui encombrait un coin de la boutique, j’ai déniché deux casquettes neuves – l’une arborant l’ancien logo du Collège Boréal, institution avec laquelle l’Université partage un immeuble ; l’autre de Placer Dome Inc., l’une des mines phares du coin, vendue à Barrick Gold en 2006. Si le nom maudit vous dit quelque chose, sans doute avez-vous entendu parler du fameux Noir Canada d’Alain Deneault, seul livre dans le Canada du XXIe siècle a avoir fait l’objet de censure à la suite d’un procès hallucinant.

    Ainsi, même en voulant encourager l’économie circulaire locale, je retombe sur les spectres de ceux qui l’ont confinée aux marges.

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  • le musée

    Ce qui n’était qu’une idée lancée à l’improviste prend désormais racine.

    Les étudiant·e·s de mes deux cours de Grammaire appliquée à la rédaction auront cet automne la chance de voir leur travail s’inscrire dans l’espace public grâce à une collaboration entre l’Université et le Musée de Timmins.

    De fait, la directrice et le préposé du Musée ont accueilli avec un réel enthousiasme ma proposition : utiliser les traductions françaises de leur exposition permanente — certaines, disons-le avec franchise, un peu bancales — comme point de départ d’un véritable chantier d’écriture collective. La responsable du développement professionnel de l’Université a même lancé l’intégration du projet à une plateforme numérique « fruitée » qu’il me reste à apprivoiser.

    Le processus est simple : repérer ensemble les passages à améliorer, puis, en équipes, imaginer et proposer des versions « revues et augmentées » des textes. Il ne s’agira pas de corriger des fautes d’orthographe (encore que…), mais plutôt de travailler sur les liens logiques, les jugements de valeurs parfois transmis à l’insu des rédacteurs, le ton, le style, la fluidité, les informations laissées en suspens… Quitte, aussi, à sensibiliser au lien entre la rédaction et la recherche. « Écrire » n’est jamais une activité neutre ni une compétence isolée : c’est un exercice par lequel on apprend à connaître ses objets, à s’interroger sur ceux et celles à qui l’on s’adresse, et à réfléchir à là d’où l’on prend la parole.

    Reste à voir comment se déroulera ce processus, notamment pour celles et ceux qui se pencheront sur la réécriture des panneaux consacrés à l’industrie des maisons closes, si présente dans le Timmins des XIXe et XXe siècles (l’image ci-haut est tirée de cette section de l’exposition) !

    À terme, ce cours pourrait devenir un modèle reproductible auprès d’autres organismes culturels… et pourquoi pas, de tous les commerces de la ville.

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  • le bureau

    On n’écrit pas de n’importe où.

    Même si la petite cabane de la photo, perchée sur la colline Kamiskotia, a quelque chose de séduisant. Bien plus idyllique que le bureaumon bureau – que j’ai aménagé aujourd’hui à l’université.

    Enfant, j’imaginais les auteurs de récits de guerre écrivant au présent, calepin dans une main, fusil dans l’autre, noircissant des pages au milieu du tintamarre. Plus tard, la lecture de Walden n’a rien fait pour démentir ce portrait naïf de l’écrivain « en immersion ». Ce n’est donc pas étonnant que, jusqu’au baccalauréat, j’avais aussi souvent que possible un petit calepin sur moi. De ces cahiers, il n’est pas resté grand-chose : quelques pensées encore vertes, souvent illisibles, griffonnées en tenant le papier sur ma cuisse fléchie ou même en marchant.

    J’aime à croire que je sais mieux faire aujourd’hui. Il faut a room of one’s own pour espérer transmettre quoi que ce soit. On ne coule pas le monde en texte en l’attrapant au vol. L’expérience ne devient écriture qu’au terme d’une lente transposition, qui passe par la mémoire et, surtout, par la mémoire d’autrui, plus souvent qu’autrement consignée dans les livres. On fait des livres avec des livres. Ainsi mon bureau comporte-t-il une jolie bibliothèque remplie jusqu’à craquer : la trousse de survie.

    Et une cafetière italienne, pour des raisons qui me semblent évidentes.

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  • cartographie

    Poser sur papier (χάρτης), ou, ici, sur écran, les éléments qui guideront ma navigation dans ce nouvel espace nordique : voilà une autre piste pour ce carnet. À l’image de la carte que C. a dessinée cet été, retraçant notre itinéraire de groupe au Poisson Blanc, qui ne servait pas, bien entendu, à « découvrir » quoi que ce soit. C. n’ignorait pas que l’hydrographie et la topographie du réservoir étaient déjà maintes fois établies – et que nous avions même avec nous la carte officielle remise à l’accueil. Plutôt : elle renouait avec l’urgence d’ajourer l’espace et le temps par l’acte attentif qui consiste à inscrire notre propre parcours, nos propres repères sensibles. Je veux aussi rendre perceptible et partager mon point de vue, prendre la mesure de ce qui sépare mes a priori de la réalité que j’appréhende (à plus d’un sens). Aller plus loin dans la sincérité du regard de l’Usbek des Lettres persanes, venger l’impétuosité empêchée de E. Dickinson, éviter la résignation des moments les plus sombres du Journal de Kafka. Grandes ambitions? Plutôt des boussoles, ou quelques-unes des milliers d’étoiles lointaines pour orienter le voyage.

    1. Avatar de Frédéric Charbonneau
      Frédéric Charbonneau

      Voilà qui est remarquablement formulé.

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  • anticipatio

    Le Nord, à distance. J’écris ceci depuis Montréal, comptant les jours avant le premier « vrai » départ vers Timmins, le 14 ou le 15. Ça me laisse quelque temps – entre les préparatifs liés au déménagement, les appels et rencontres pour la location de mon appartement, les ami.e.s, le fait de monter mes cours, de terminer une nouvelle section pour un livre issu de ma thèse, les interminables vétilles à régler sur ma voiture « presque » en bon état – pour réfléchir à la forme que prendra ce carnet.

    Ce qui est certain : vive la forme brève. Le temps se fera rare, en première année de professorat : mieux vaut utiliser le brevitas comme une contrainte créative.

    Et la photo, aussi. Pour libérer plus de temps, j’ai supprimé mes comptes sur les réseaux qu’un ami s’amuse à caractériser de « fascistes ». Sans aller jusqu’à un tel amalgame, je suis tout de même d’avis que rien de ce que Meta développe ne profite à long terme à l’humanité, à l’échelle de l’individu comme à celle de la collectivité. Alors comment partager mes photos 35mm à des ami.e.s ou de la famille qui n’a plus d’autre réflexe que de passer par un écran pour les voir? Plusieurs années, j’ai produit des cartes postales avec des photos imprimées à cette fin. Mais je vous laisse juger par vous-mêmes de l’efficacité d’une telle méthode au quotidien.

    Après le certain, le flottement. La musique? La voix enregistrée? Je n’avais pas pensé inclure des chansons apprises, des livres lus à haute voix, mais peut-être que cela fera partie de ce carnet « multimedia ». J’écris parfois dans mes cahiers les paroles de chansons qui me touchent; pourquoi pas ici? D’autant plus que la dernière chanson que j’ai recopiée était de Richard Desjardins…

    Le ton? Quelle place pour l’ironie? La critique? L’humour? Le registre de langue? Je ne suis pas fan de cabotinage, mais je n’ai pas non plus envie de sombrer dans un délire sartrien à la Roquentin qui « tient un journal pour y voir clair » tout en se corrigeant compulsivement le lendemain. Flottant entre l’arbitraire et le surdéterminé, je choisis de revenir à mes certitudes et de laisser la brièveté et la photo intéressante me guider. Comme ce moment où j’ai découvert la ville de D’Alembert, QC – fraîchement rentré de Lyon où je participais à une semaine d’étude de jeunes dix-huitiémistes. Rien à voir avec l’encyclopédiste, d’ailleurs, mais il s’agit quand même d’une référence 18e siècle : il s’agit plutôt d’un quelconque officier de l’armée de Montcalm.

    Peut-on vraiment écrire des conneries en excès si l’on s’arrête avant de tout dire?

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  • terra incognita

    C’est lancé. Je reviens d’une première virée dans le Nord: Rouyn, Timmins, Kapuskasing. Je ne m’y étais encore jamais rendu. Tout m’était nouveau; ou en itération nouvelle. Certes, des Tim Hortons. Oui, bien entendu, des Pétro-Canada, des Canadian Tire; des McDo ou des Home Depot qui glissent une petite feuille rouge à côté de leur logo comme un personnage nigaud avec sa moustache et ses lunettes qui tente de passer incognito dans un film américain en flashant son faux badge. Un paysage marqué de l’empreinte carmin du capitalisme à la canadienne, comme un gros bisou collant de matante lubrique. Ces établissements familiers sont campés dans un locus presque insulaire, en plein milieu d’une forêt boréale océanique. L’arbre est droit; la forêt, elle, s’étend à perte de vue. Elle n’a pas pour autant une allure souveraine. Elle est trouée par la foresterie, creusée et rendue lunaire en plusieurs endroits par l’industrie minière; elle a l’aspect de la pelure ravagée de ma petite chatte Junie lorsqu’on l’a trouvée, abandonnée, seule et meurtrie, appelant à l’aide, mais portée par une furieuse envie de survivre.

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