
Dans la limite du possible, je m’efforce de ne pas trahir ce précepte de Nietzsche qui m’avait paru si lumineux lorsque je l’ai lu, il y a maintenant près de vingt ans : « ne prêter foi à aucune pensée qui n’ait été composée au grand air, dans le libre mouvement du corps — à aucune idée où les muscles n’aient été aussi de la fête. » Ce que je me permets de restituer ici est donc à peu de chose près rapaillé à partir d’éléments qui trottaient dans ma tête tandis que je découvrais, plus tôt aujourd’hui, les sentiers de ski de fond entretenus bénévolement par les Kap Nordic Skiers.
Depuis la révolution industrielle triomphante — avec ses Ford, ses Taylor et leurs lugubres épigones — le Temps lui-même a été méthodiquement divisé entre « travail » et « loisir ». Or, il me semble que l’écrasante majorité des activités reléguées à la première catégorie peut se rapporter, d’une manière ou d’une autre, au verbe couper, tandis que la seconde, de façon presque improbable, entretient un lien étroit avec l’idée de glisser.
Pour que nous, skieurs, ayons pu glisser aujourd’hui, par exemple, il aura d’abord fallu couper. La coupe du bois nécessaire à l’ouverture de kilomètres de sentiers, d’abord, mais aussi la taille de la neige par la dameuse, m’expliquaient les sympathiques Pat et Côme, couple de retraités tenant le chalet, sont un labeur exigeant. Dans une communauté où, historiquement, une part importante de la main-d’œuvre est liée aux activités du bûcheronnage, la lame d’une scie demeure presque coextensive de l’idée même de travail. Il en va de même des occupations minières, elles aussi présentes, qui découpent le territoire pour en extraire ses ressources, ou encore de l’agriculture, dont les faucilles (mécanisées) acheminent des vivres vers les couteaux des familles et des restaurateurs de la région.
Si l’on étend cette logique à son versant métaphorique, quelle profession y échappe réellement ? Mon imagination, caricaturale, voyait des légions de gestionnaires appelés à trancher dans les budgets des entreprises qui les emploient ; de fonctionnaires maniant, impavides, le couperet de la raison d’État ; des cinéastes sélectionnant telle ou telle scène, cadrée et circonscrite, ciseaux dans une main, pellicule dans l’autre ; mille médecins à la Diafoirus, mais modernes, avançant scalpel en main, prêts à multiplier les incisions facturées à prix d’or. Je me surpris à reconnaître que chaque aspect de ma propre activité, tant en recherche qu’en enseignement, relevait de la coupe : une série d’entailles pratiquées dans un flux presque infini d’informations, au sein duquel il me faut extraire tant d’heures de cours, tant de pages d’articles, etc.
À l’opposé de toutes ces formes de scission qu’impose le travail, le loisir, lui, ne semblait pas devoir partager le monde. Ivresse de mouvement à sa surface, sans le perturber, l’instant du loisir, et non les innombrables conditions matérielles qui le rendent possible, se subsume sous la glisse. « Se déplacer sans secousse (sur la surface d’un corps lisse ou le long d’un autre corps) », écrit le Trésor de la langue française. Ski, certes, mais tout l’otium latin, puis l’amour et le sexe dans ce qu’ils peuvent avoir de meilleur, s’y associent sans difficulté. Me revenaient également à l’esprit tous ces oiseaux et ces poissons de la poésie baroque : fantasmes, pour nous, terrestres créatures, et jouissances d’une mobilité tridimensionnelle entièrement désentravée. Alors que nous, balourds, albatros baudelairiens, mais sans ailes, sommes relégués à la croûte du globe, d’autres êtres peuvent exister libres des contraintes de la gravité. Le vrai loisir, à mon sens, nous arrache à cette condition. Plus encore, il ne doit pas côtoyer la mort : il doit la nier. Être une fête. Glisser, c’est avancer sans entamer, progresser sans retrancher, habiter l’espace sans le morceler. C’est consentir à un mouvement qui n’exige ni rupture nette, ni décision irrévocable, ni trace durable. Là où le travail imprime, le loisir effleure ; là où l’un laisse des marques, l’autre n’abandonne, au mieux, qu’un sillage appelé à disparaître avec la prochaine chute de neige.
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