Le gouvernement ontarien l’a annoncé la semaine dernière : l’usine de Kap Paper sera sauvée, du moins le temps de redresser ses finances. Un bailout au goût de sursis. On pourrait dire bien des choses sur cette manie de prolonger la survie plutôt que de repenser la vie, si la discussion publique, ici, ne cédait pas toujours aux impératifs économiques. Mais à Kapuskasing, il semble que le temps manque pour philosopher : il faut rentrer à l’usine.
Les Kapuskois en ont l’habitude. On pourrait presque faire de l’évitement du débat une tradition locale, une vertu civique inversée. C’est peut-être ce qui explique qu’un épisode aussi sanglant que la dispute de Reesor Crossing en 1963 – trois morts, plusieurs blessés – continue d’occuper une place aussi trouble dans la mémoire collective.
Car s’il est un sujet qui divise encore, c’est bien celui-là. Pour beaucoup, l’affaire se résume à un affrontement entre ouvriers syndiqués et fermiers embauchés à contrat. Ce récit, popularisé entre autres par un certain Stompin’ Tom Connors, s’est figé dans la chanson Reesor Crossing Tragedy :
Twenty farmers met that night
To guard their pulp from a union strike
Unaware this night would see
A Reesor Crossing Tragedy [bis]
« You’ll never load that pile of lumber »
Said the Union men, when they came
Though they numbered about five hundred
The twenty farmers took rifle aim
L’affaire paraît close : deux camps, des armes, le destin, « tragique ». L’Ontario du Nord, vu par le Canada anglais; un décor de tragédie rurale, avec la fatalité – « may God help us » – pour metteur en scène. Mais cette version des faits, chantée sur un ton de ballade mélancolique, neutralise la politique. Elle transforme un conflit social en drame de caractères. Exit le procès où fermiers sont acquittés à la hâte pour le meurtre de trois grévistes, exit le verdict imposant au syndicat des dédommagements faramineux, exit la reprise de business as usual quelques semaines à peine après l’incident.
Connors, avec sa voix nasillarde et ravalée, chante à travers la douleur sans jamais la confronter. Comme son autobiographie (Stompin Tom, Before the Fame) le suggère, il est l’un des chantres de la masculinité blessée, celle de la working class blanche nord-américaine : des hommes qui ont grandi sans père, ou avec un père à moitié présent, trop dur, trop ivre. Une voix à la Hank Williams, mais sans sa joie ; une voix à la Johnny Cash, mais sans son esprit. Ce ton de résignation convient peut-être à ceux pour qui, paradoxalement, la résignation a longtemps été une manière de tenir debout. Toutefois, en invoquant le destin, le chanteur efface le pouvoir collectif, celui qu’a toute communauté d’agir sur sa propre histoire. Si tragédie il y a, elle n’est pas d’ordre métaphysique : elle est économique et politique. Et c’est précisément ce que la chanson évite de dire.
Le conflit de Reesor Crossing n’opposait pas seulement des fermiers et des syndicalistes : il mettait en jeu le patronat, les impératifs économiques auxquels il a assujetti la production, voire la structure même du pouvoir industriel dans le Nord ontarien et au-delà. Rappelons que ceux qui exigeaient de Kapuskasing une cadence folle n’étaient autres que les grands commanditaires étrangers, notamment les journaux new-yorkais (le New York Times) et le papier-cul de l’Amérique entière (Kleenex, by Kimberly-Clark). En réduisant le drame à une querelle de voisins, on en efface les causes profondes.
La commémoration n’échappe presque pas à cette amnésie sélective. Si la première œuvre que l’on rencontre en cherchant « Reesor Crossing » est la chanson de Connors, c’est parce qu’elle est citée dans le récit promu par Destination Northern Ontario (avec la collaboration de FedNor, de la NOHFC, du Musée Ron-Morel, de la Scierie Heritage, de l’Écomusée de Hearst et des villes de Hearst et de Kapuskasing). Leur texte sur la confrontation n’aborde que du bout des lèvres la responsabilité du patronat dans cette affaire. Autrement dit, les institutions historiques locales évoquent bien la tragédie, mais sur le ton de la neutralité patrimoniale. Quant à Kap Paper, elle n’en parle qu’en termes de « setback », une simple péripétie industrielle. Les seules tribunes publiques facilement accessibles (celles, donc, que consulteront le grand public et les touristes comme moi) présentent encore la compagnie comme un moteur de développement, rarement comme un employeur contesté. Le récit officiel se confond ainsi avec celui de l’entreprise.
Dans les semaines mêmes où se joue l’avenir de Kap Paper, l’Université, il faut le dire, reste timide à perturber cette harmonie de façade : pas de forum public, pas de conférencier·es invité·es, pas d’exposition ni de publication accompagnant le débat.
Peu s’en est fallu que j’accepte moi-même une version résignée des faits, si une préface, par mon collègue Jacques Poirier, à Hawkesbury Blues et Nickel, ornée de quelques notes de bas de page suggestives, ne m’avait éclairé sur l’existence d’œuvres plus fortes. Poirier, qui a enseigné un cours sur les événements en 2018, prépare aussi une B.D. historique sur le sujet, à paraître à l’hiver 2026 ; il s’agira sans doute d’une œuvre qui, espérons-le, ouvrira un espace critique. D’autres tentatives existent : une chanson de Serge Monette (sorte de version plus récente et francophone de la chanson de Connors), ou encore Défenses légitimes de Doric Germain, un roman bien connu des anciens élèves du secondaire de la région. Or celui-ci reconduit, sous des airs de modernité, les vieux poncifs naturalistes sur la lutte entre tradition et progrès.
Plus intéressante est la pièce du regretté Paul Doucet (1961-1987; à ne pas confondre avec l’acteur québécois), Le silence d’une tragédie ou La mesure humaine (1979). À la différence de Stompin’ Tom, Doucet, à peine sorti de l’adolescence lorsqu’il écrit la pièce, donne voix aux acteurs du conflit. Il va encore plus loin en incluant les voix autochtones, témoins et juges des événements : la pièce « s’ouvre sur un espace large, immense, sans limite » où une « Skuaw » [orthographe de Doucet] entame une litanie, sorte de rituel pour pouvoir effectuer un retour dans le passé. Elle représente « le lien, l’inconscient entre les deux espaces [celui du cultivateur et celui du gréviste] juxtaposés ». Il ne s’agit plus de destin et de résignation, mais de terre, de chair, de dialogues. Le théâtre de Doucet, attentif aux silences et aux consciences, redonne corps à ce que la chanson avait figé en mythe régional. Bien entendu, on cherchera en vain la moindre allusion à Poirier, Monette, Germain ou Doucet dans les textes de Destination Northern Ontario.
Réitérons-le : les enjeux de Reesor Crossing n’ont rien d’un vieux débat, d’une histoire close. Leur résonance demeure vive, parce qu’ils posent, à leur manière, la question de l’emprise de la finance et de l’illusion de la croissance infinie sur les vies humaines. À chaque fois que Kap Paper frôle la faillite, la même logique se rejoue : les responsabilités se dissolvent dans le brouillard du destin. Les travailleurs s’opposent entre eux, pendant que les propriétaires, eux, changent de nom, d’adresse, parfois de continent.
C’est dans cette perspective que, dans mon cours de Grammaire appliquée à la rédaction (LANG1007), nous avons exploré ces événements. Avec les étudiant·es, nous avons travaillé sur les schémas narratifs et actantiels à partir de textes issus du Musée Ron-Morel, de Destination Northern Ontario et d’autres sources locales. Les étudiant·es ont vite perçu combien la frontière entre littérature et politique est poreuse. Lorsque nous avons choisi de faire de « la ville de Kapuskasing » le sujet du récit, plutôt que des fermiers ou des grévistes, souvent opposés à tort, la logique du conflit s’est transformée : les rôles d’adjuvant et d’opposant devenaient indécidables, et surgissait alors le grand absent du récit officiel : le patronat.
Je compte consulter prochainement les archives du CAGZA, où sont conservés plusieurs fonds relatifs aux événements de Reesor Crossing, ainsi que le tapuscrit de la pièce de Doucet. Jusqu’ici, je n’en connais que quelques extraits cités dans la critique littéraire franco-ontarienne, mais il me tarde d’y entendre, peut-être enfin, les voix que l’histoire officielle a si souvent fait taire. À suivre.
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