
Une bonne nouvelle, cette semaine : les éditions Prise de parole ont exprimé le souhait de publier Le Silence d’une tragédie de feu Paul Doucet, pièce marquante du théâtre franco-ontarien demeurée inédite pendant près d’un demi-siècle. À l’automne, j’avais mis la main sur un tapuscrit de l’œuvre au centre d’archives de l’Université de Hearst et m’étais étonné que, malgré son rayonnement et sa réception, elle n’ait jamais fait l’objet d’une publication. Quelques courriels et appels plus tard m’ont confirmé qu’il n’y avait là ni scandale local, ni épisode fâcheux ou anecdote saugrenue dont la connaissance m’épargnerait des ennuis. Bien au contraire : plusieurs avaient souhaité voir paraître la pièce, mais faute de temps, de compétences, de moyens — ou des trois à la fois — l’exhumation d’un tel texte, candide, vert, parfois maladroit, mais original, saisissant et fondateur, avait été sans cesse repoussée aux calendes grecques.
J’ai donc entrepris d’établir un premier état du texte, avant de me consacrer à la constitution d’une bibliographie. La tâche paraissait d’abord modeste, presque évidente, pour qui est habitué aux corpus diderotiens ou rousseauistes, où chaque sujet semble susciter autant de monographies, d’articles et de chapitres que l’Encyclopédie ne compte d’entrées. Or, il est vite apparu que la rareté des études consacrées à cette pièce, et plus largement à son contexte de production, posait un tout autre défi : non pas celui de trier l’abondance, mais celui de faire parler des traces éparses, des témoignages indirects, des silences mêmes. À ce titre, il m’a paru nécessaire de fournir une brève préface pour la pièce, ne serait-ce que pour éviter de la balancer sans crier gare dans un paysage littéraire qui ne l’attendait guère.
Cela dit, préfacer, surtout dans un tel contexte, n’a rien d’évident. Une référence qui a accompagné ma réflexion sur le sens à donner à ce geste : un article incisif du critique Jérôme Meizoz qui réfléchissait à « Ce que préfacer veux dire » à partir de son expérience de « jeune chercheur suisse »qui a eu une préface de Bourdieu » ». Les préfaces, rappelle-t-il, remplissent des fonctions diverses. Placées à l’avant d’un ouvrage classique, elles ont une fonction « ambassadrice et didactique », tandis que celles rédigées par des collaborateurs ou des proches assument plus volontiers un rôle de soutien et de parrainage. Meizoz reformule cette intuition dans un passage particulièrement éclairant, quelque part entre le paratexte de Genette, la sociologie de Bourdieu et l’imaginaire pop :
Une préface s’avère un signe distinctif, tantôt tatouage, tantôt stigmate. Marque d’appartenance ou de reconnaissance, comme aussi le bétail porte le signe de son propriétaire.
Surtout, ajoute-t-il, le nom du préfacier « joue un rôle plus crucial que le contenu épistémique de la préface elle-même. » Autrement dit, c’est moins un apport de savoir qu’un transfert de capital symbolique qui s’y opère. Cette remarque appelle, à mon sens, plusieurs nuances, mais elle a le mérite d’attirer l’attention sur un point décisif : préfacer cette pièce, c’est aussi, d’une certaine manière, faire son entrée — infiniment modeste — dans le milieu culturel franco-ontarien, elle à mon bras et moi au sien.
Loin de moi, bien sûr, l’idée de comparer l’effet de ma préface à celui qu’aurait Bourdieu ou Meizoz, même mutatis mutandis. Je suis heureusement un inconnu — pour le monde en général, mais aussi, sans doute, pour l’essentiel de la communauté nord-ontarienne. Ce que je suis, en revanche, c’est un témoin extérieur. J’apporte un regard d’étranger, un regard non narcissique, qui s’intéresse à l’œuvre pour elle-même, sans que l’édition ne serve avant tout de geste de sauvegarde ou de survie symbolique d’une culture locale. Témoin avec diplômes, aussi, possédant une formation qui autorise, aux yeux de l’équipe éditoriale ou encore de la soeur du défunt auteur, à proposer une lecture critique et contextualisée de l’objet littéraire : à assurer une « production de la croyance » en sa valeur.
La préface que j’envisage n’entend donc ni consacrer ni annexer l’œuvre, encore moins la déterminer à la place d’autrui. Elle se veut plutôt un seuil : un espace d’accueil et de mise en perspective, destiné à rendre ce texte lisible pour des lecteurs et lectrices d’aujourd’hui, tout en respectant sa singularité historique et esthétique. Si elle parvient à susciter la lecture, à ouvrir le dialogue et à permettre à la pièce d’entrer enfin dans la circulation des œuvres, elle aura, me semble-t-il, rempli sa fonction.
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