paradoxe

William H. Hearst, des archives de la Sault Ste. Marie Public Library

Hearst

j’y affronte la folie des grands espaces

vides sanctifiés jusqu’à l’épuisement

Hearst

tu me tends la main

j’ai peur d’y mourir

  • Jacques Poirier, Que personne ne bouge !, Ottawa/Hearst, Le Nordir, 1988, p. 16.

Universitaires, nous apprenons à débusquer les paradoxes comme un cochon cherche des truffes : le nez au sol, attentifs aux aspérités. Nous savons qu’ils ne sont pas de simples curiosités logiques, mais des révélateurs. Là où ça ne colle pas, quelque chose parle. Et le nom de Hearst en fournit un joli.

Timmins porte le nom de l’un des colons qui en a entaillé les entrailles. Kapuskasing, plus poétiquement, emprunte à la langue crie le nom coude que dessine sa rivière. Mais de qui ou de quoi Hearst est-elle le nom ? De William Howard Hearst, à ne pas confondre avec William Randolph Hearst, le magnat de la presse, alias Citizen Kane. Celui qui nous intéresse fut premier ministre de l’Ontario de 1914 à 1919. 

La ville qui prendra le nom de Hearst était, au début du XXe siècle, une collectivité multilingue. Le paradoxe commence à se dégager : ce W. H. Hearst fut l’une des figures centrales d’un gouvernement parmi les plus notoirement francophobes de l’histoire ontarienne. C’est sous son autorité que fut adopté, en 1912, le tristement célèbre Règlement 17, destiné à restreindre l’enseignement du français dans les écoles de la province.

Résumons. Un homme associé à une politique de marginalisation du français donne aujourd’hui son nom à l’une des plus importantes collectivités franco-ontariennes, du moins en densité. Selon le recensement de 2016, 88 % des habitant.e.s de Hearst déclarent le français comme première langue — la proportion la plus élevée en Ontario.

Or ce paradoxe ne semble pas être anecdotique. Avec le temps, les Hearstois ont appris à vivre avec ce frottement, parfois même à en faire un signe distinctif. Peut-être faut-il alors accepter que les noms survivent rarement à ceux qu’ils désignent. Ils se détachent, dérivent, se chargent d’usages nouveaux. Hearst ne dit plus Hearst. Elle dit autre chose : une histoire conflictuelle, parfois tordue, mais aussi une remarquable capacité à habiter l’écart, à retourner les signes, à faire mentir les plaques commémoratives. Et, à quelques reprises — mais peut-être pas indéfiniment —, à renaître de ses cendres, comme le suggère le phénix des armoiries de la ville.

Après tout, les paradoxes ne sont peut-être pas faits pour être résolus: ils peuvent aussi être habités.


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Commentaires

Une réponse à « paradoxe »

  1. Avatar de expertpioneering6ad53ec2c4
    expertpioneering6ad53ec2c4

    Magnifique conclusion.

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