ce qui revient au Soleil

Assis ce samedi près des chutes Spruce, sur la rivière Kapuskasing, Homère en main, je me dis que l’automne s’installe dans le Nord avec une grâce qui tranche singulièrement avec le tumulte de l’actualité littéraire francophone. Cette semaine, des étudiants s’en inquiétaient et voulaient parler de l’affaire Thélyson Orélien. L’écrivain québécois d’origine haïtienne semblait promis au soleil de la gloire littéraire avec C’était ça ou mourir lorsque des soupçons de recours à l’intelligence artificielle, puis la découverte de plagiats dans des textes plus anciens, ont fait fondre la cire de ses ailes.

Je fais le pari, dans le cours que j’enseigne au bloc 2, INTE 3626 (« Le langage : parler, signifier, raconter »), de prendre l’Odyssée comme œuvre centrale : un poème vieux de près de trois mille ans pour penser les notions liées au signe, au récit, aux enjeux de la narration. Or depuis que l’on y est plongé, nombre de passages de l’œuvre débordent les limites du cours : un étudiant voit les sirènes comme des smartphones, une autre entend dans les premières paroles d’Ulysse à Nausicaa un écho des plus beaux compliments qu’elle a reçus. Tous, à un moment ou un autre, se figurent leurs voyages, certains leur immigration au Canada, dans les termes de l’Odyssée. On en fait l’expérience en temps réel : posez une question à une œuvre classique et la réponse sera presque toujours éclairante.

Comme ici. Au chant XII, retenus un mois entier sur l’île du Soleil par des vents contraires, les compagnons d’Ulysse ont épuisé leurs vivres. Pendant que leur chef dort, Euryloque plaide : toutes les morts sont odieuses, mais mourir de faim est la plus misérable ; mieux vaut périr d’un coup, englouti par la vague, puni par le dieu, que dépérir lentement. On promet un temple à Hélios, dieu du Soleil, pour le retour à Ithaque, et l’on égorge ses vaches sacrées en dépit de l’avertissement sans équivoque. L’équipage pèche par nécessité, ou plutôt par ce qu’il a pris pour elle.

Suffisamment d’extraits et d’entrevues circulent pour que je puisse saisir l’argument de C’était ça ou mourir. Le personnage principal, Jonas Dorléon, est professeur d’histoire et de géographie. Il est poète à ses heures. Bien qu’instruit, sensible, intelligent, il est présenté comme un homme ordinaire. C’est le poète de La République, à ceci près que Platon le chassait d’une Cité idéale, alors que Jonas fuit une terre devenue invivable. Il quitte, à grand risque, une Haïti tombée aux mains des gangs. La nécessité du personnage ne fait aucun doute.

J’ai vu cette semaine, aussi, un film remarquable, No Other Choice (2025), de Park Chan-wook. Un employé d’une compagnie de papier (belle coïncidence à Kapuskasing) se fait licencier et doit se résoudre à l’impensable pour garder sa maison, pour nourrir ses enfants. L’impensable, on le comprend vite, consiste à liquider un à un les candidats qui briguent les mêmes postes. Le titre dit à peu près la même chose que celui d’Orélien ou que le discours d’Euryloque. Personne, dans ces trois récits, n’était présenté comme fondamentalement mauvais : les circonstances les obligent à la transgression.

Plus je pense aux vaches du Soleil, plus il me semble qu’Homère, lui, ne mettait pas seulement en garde contre la tentation, en prônant la maitrise de ses besoins. La leçon est plus profonde : j’y lis aussi un avertissement contre le faux dilemme. Qu’on relise la proposition d’Euryloque : il ne fait pas choisir entre vivre et mourir, il ne sonde pas l’équipage, ne fait pas de « consultation publique », mais pousse à trancher entre deux morts, la lente et la soudaine. Ainsi posée, l’alternative rend la transgression gratuite, puisque tout finit de toute façon au fond de la mer. Or le chant lui-même dément ce cadre : les marins pêchaient, chassaient les oiseaux, la faim les tenaillait sans encore les tuer, et quelques jours plus tard le vent tombe. Ils se sont perdus dans la forme qu’ils ont donnée à la nécessité. La perception de l’extrémité fabrique le dilemme, et le dilemme, en réduisant le monde à deux branches, conduit presque sûrement à une issue funeste. Il faudrait plutôt agir sur l’imagination, pour résoudre une situation sans l’ériger en dilemme. Inviter la nuance pour dissoudre la prétendue alternative. Il y a là peut-être une clé de l’existence, proche du rôle que je prête au professeur : entrainer l’esprit à chercher la troisième voie (et la quatrième, et la cinquième…) avant d’en avoir besoin. Sans garantie de réussite, bien entendu, mais avec la dignité de la tentative.

Les plagiats d’Orélien dans les années 2010 sont désormais établis ; de fortes présomptions l’accusent d’avoir fait de l’IA une alliée importante, et le Goncourt vient d’écarter son roman. Il paie pourtant les frais d’un dilemme qui n’est pas le sien. Jurys, plateaux littéraires, commentateurs et critiques (du moins ceux qui le trainent dans la boue depuis une semaine), menacés dans leur crédibilité, se croient acculés à un faux dilemme : ou bien le roman reflète l’expérience vécue d’un auteur réel, exilé qui témoigne de son exil, ou bien il est faux, et l’émotion qu’il a suscitée ne valait rien. Entre le témoignage et l’imposture, on dirait qu’il ne reste aucune autre place. Une bonne partie de l’intelligentsia littéraire refuse ainsi, encore et toujours, ce que Barthes affirmait dès 1968 : l’auteur est mort, et le texte est « un tissu de citations, issues des mille foyers de la culture ».

Les deux copistes de Bouvard et Pécuchet, que j’ai (enfin !) dévoré cet été, en sont le pressentiment : les bonshommes, au terme de leurs échecs, retournent à la copie. Le plagiat et l’IA, maladroitement maniés, ne font, au fond, que rendre ce tissu visible. Disons-le platement : dans un monde littéraire qui n’avance qu’à coup de plagiats habiles (« Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. » écrivait déjà Lautréamont), Orélien n’est pas des plus subtils. Les chroniques de la Presse sont du Google Translate à peine remanié ; les extraits en prose de son roman qui circulent montrent un style où l’intervention de l’IA se voit comme le nez du centre de la figure. Mais on peut condamner un procédé sans que le livre cesse d’exister. Les lecteurs qu’il a émus ne se sont pas trompés d’émotion : « l’unité d’un texte n’est pas dans son origine, mais dans sa destination ».

Me vient une envie de faire ce que les compagnons d’Ulysse auraient dû faire : pêcher, chasser les oiseaux (qui, chez Homère, sont aussi des présages à lire), et laisser en paix les vaches sacrées, qu’il s’agisse de l’Auteur ou du scandale qu’on dévore. Tout récit finit par une mort, et la nôtre ne fera pas exception ; Euryloque avait seulement tort de nous sommer de choisir laquelle. Il y avait la faim, il y avait le naufrage, et il y avait aussi la beauté de la patience, l’attente du vent.

Note. Par cohérence avec ce qui précède et peut-être un peu par esprit de provocation : ce texte est lui-même un tissu, dont certains fils viennent, pourquoi pas en faire l’essai ici, de Claude, un modèle d’IA d’Anthropic. « Claude » a mis en forme quelques un de ses passages à partir de mes originaux. Par exemple, je me souvenais vaguement de Barthes et de Lautréamont, mais je n’avais pas les ouvrages sous la main : l’IA complète, affine, corrige mes coquilles. Suggère de nouveaux liens, certains pertinents, d’autres dans le champ. Les idées directrices, en revanche, sont les miennes. À terme, je suis le premier de ses lecteurs, le dernier de ses scripteurs. Au lecteur présent de dire s’il s’est trompé d’émotion.


En savoir plus sur une job dans l'Nord

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Commentaires

Une réponse à « ce qui revient au Soleil »

  1. Avatar de expertpioneering6ad53ec2c4
    expertpioneering6ad53ec2c4

    Mon cher, tu es très fort : ce doit être un bonheur de t’avoir pour professeur.

    Téléchargez Outlook pour iOShttps://aka.ms/o0ukef ________________________________

    J’aime

Votre commentaire