junkspace

Entrée du campus de Timmins, 2025.

Un an presque jour pour jour après avoir aménagé mon bureau au campus de Timmins, j’ai reçu l’ordre de le vider.

Mon poste n’a pas été aboli. Plutôt: les récentes négociations en vue d’une convention collective renouvelée ont établi que les professeurs ne résidant pas dans le Nord ne conserveraient pas d’espace de travail permanent. Une clause négociée, acceptée, et que je comprends. Puis des rénovations au bâtiment pourtant rutilant, vaguement évoquées, sont dites nécessaires: il faut tout vider avant de les entamer. J’ai eu beau demander de quels travaux il s’agirait. On n’a su me dire lesquels.

Je m’attellerai à la fin septembre à cette tâche gênante et je ne sais pas encore comment je m’y prendrai, parce qu’il y a beaucoup à sortir. J’avais aménagé cette pièce pour qu’elle pointe vers un ailleurs, pour qu’elle dise que tout ne se résume pas au hic et nunc. Un tapis de laine à motifs persans. Une bibliothèque remplie d’ouvrages savants, comme autant d’amis de papier. Des pochettes de vinyles country chinées chez Jan’s Closet. Un immense plan Turgot de Paris sur tout un mur. La machine espresso Mokita de ma mère, des années 1980, toujours prête pour qui cogne à la porte. Un phonographe Brunswick des années 1920, tiré des poubelles de la ville. Je ne prétends pas qu’un tapis tienne lieu de vie de département, mais les rencontres que j’ai eues là, avec des étudiantes, des étudiants, des collègues, n’ont jamais eu lieu sans chaleur, sans une question intriguée ou un souvenir réveillé.

Le campus de Timmins occupe un immeuble qu’il partage avec un collège. Trois étages, et rien qui le distingue d’un édifice de bureaux gouvernementaux, d’une firme de consultants, d’un cabinet comptable, d’une entreprise d’ingénierie, hormis la « marque » de l’Université, panneau maintenu en place par des courroies qui en disent assez la précarité.

Dos du panneau qui porte le logo de l’université, 2026.

Il a été achevé il y a une quinzaine d’années et le confort qu’il procure ferait rougir des institutions bien plus nanties. Tous les locaux sont climatisés, connectés, éclairés, garnis de plus de chaises ergonomiques qu’il n’y a d’étudiants inscrits. Des tonnes de gypse, de conduits de ventilation, de câblage, de plastique, de mélamine, de tapis synthétique, de smartboards, de néons. Un grand espace souvent vide, quotidiennement frotté, astiqué, aseptisé, sa résine époxy qui brille, ses appareils audiovisuels époussetés, ses tableaux effacés.

Et pourtant, on rénove. De fait, c’est déjà commencé.

Dans un manifeste qui a fait date, l’architecte Rem Koolhaas donne un nom à cette manière d’habiter l’espace : le junkspace. Ce junkspace n’est pas la ruine ni le taudis ; c’est exactement le contraire, et c’est ce qui le rend parfois difficile à voir. C’est l’intérieur continu, climatisé, éclairé, sans aspérité, sans dehors, indéfiniment extensible et indéfiniment rénovable, le résidu que l’humanité laisse derrière elle quand elle modernise. Le poli n’est pas ce qui sauve le bâtiment de la critique : le poli est le problème. Un lieu si lisse qu’on ne peut rien y accrocher est un lieu où l’on ne peut rien fonder. Les aéroports et les centres commerciaux sont les grandes capitales de ce langage spatial, un trou noir de sens et de mémoire.

Koolhaas prévoyait déjà en 2002 ce qui allait animer le bâti des décennies suivantes :

Espace becomes E-space. The twenty-first century will bring « intelligent » Junkspace on a big digital « dashboard »: […] anything that goes up or down, from good to bad, presented in real time like the automotive-theory course that complements driving lessons…

Soit, à peu près : l’espace devient e-space, et le vingt-et-unième siècle apportera un junkspace intelligent sur un grand tableau de bord numérique, tout ce qui monte ou descend, du bon au mauvais, présenté en temps réel, comme le cours de théorie automobile qui accompagne les leçons de conduite. Dans la citation, le mot anglais dashboard désigne à la fois le tableau de bord de la voiture et celui du gestionnaire, et c’est de ce glissement que vient l’image : on nous apprend la conduite de l’institution par les cadrans, sans jamais nous demander où l’on va. J’ai souri en relisant Koolhaas : l’université donne littéralement des cours de conduite moto dans son stationnement.

On pourrait se demander ce qu’une réflexion sur l’architecture vient faire dans ce carnet, pourtant celui d’un prof de français. Et ce n’est pas uniquement que d’autres, comme moi, voient le junkspace s’emparer des institutions d’enseignement postsecondaire. C’est que Koolhaas noue notre rapport à l’espace habité et notre façon même d’employer les mots :

Language is no longer used to explore, define, express, or to confront but to fudge, blur, obfuscate, apologize, and comfort . . . it stakes claims, assigns victimhood, preempts debate, admits guilt, fosters consensus. Entire organizations and/or professions impose a descent into the linguistic equivalent of hell: condemned to a word-limbo, inmates wrestle with words in ever-descending spirals of pleading, lying, bargaining, flattening … a Satanic orchestration of the meaningless . . .

C’est parfois cela que j’entends malgré moi en réunion, quand on nous annonce les travaux avec une fébrilité qui frôle la dévotion. Les changements sont « excitants ». Ils sont « performants ». Ils vont « stimuler » notre créativité et notre « engagement ». On nous fait la cour pour une pièce dont on ne sait pas tout à fait ce qu’on va y changer, ou ce que l’éclat de ces changements apporte, au juste, à la pédagogie. Sans même craindre qu’ils puissent y nuire.

Pourtant, les gens qui prononcent ces mots ne sont pas méchants. Ils administrent l’enseignement postsecondaire souvent sans avoir jamais enseigné ni mené de recherche, ils sont à la course, ils sont compétents, terriblement compétents, et ils ont peur. Peur de ne pas répondre aux cibles, de ne pas subvenir aux besoins de leur famille, de se trouver du mauvais côté du prochain exercice budgétaire. Le mal ne vient pas d’eux. Il vient de ce qu’ils craignent, et du fait même qu’ils craignent. D’un rapport au temps, à l’espace et à la fin qui nous engloutit tous, eux les premiers.

Lorsqu’une université cesse de pouvoir énoncer sans équivoque, sans hypocrisie et sans contradiction ce qu’elle est et ce qu’elle fait, elle ne se projette plus nulle part. Un présentisme sans horizon, pour reprendre le mot de François Hartog, qui m’avait parlé du junkspace lors d’un dîner de colloque où je me retrouvais, par chance, en son improbable compagnie. Les budgets annuels, le parc immobilier et la gestion mènent le bal, et l’enseignement et la recherche deviennent des ornements, facultatifs, encombrants. Je ne vais pas prédire leur disparition, ce serait céder lâchement au cynisme et au manque d’imagination. Encore que certaines initiatives donnent des frissons. Je note seulement qu’un ornement, par définition, se retire sans que la structure en souffre. C’est ce que dit la décision qu’on m’a communiquée : la pièce tiendra très bien sans ce qu’il y avait dedans.

À la fin septembre, je monterai avec des boites. Je roulerai le plan Turgot, j’emballerai la Mokita, je descendrai les livres. Restera le phonographe Brunswick. Il est sorti des poubelles de la ville et il pèse le poids d’un meuble ; je ne sais pas encore si c’est moi qui l’y ramène. Puis on passera l’aspirateur. La pièce sera propre, claire, climatisée, disponible. Et vide, pour ce qui sera désormais sa vocation. Le junkspace ne détruit rien. Il attend simplement qu’on ait fini de sortir.


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Commentaires

Une réponse à « junkspace »

  1. Avatar de expertpioneering6ad53ec2c4
    expertpioneering6ad53ec2c4

    C’est ahurissant ; et le concept de junkspace, que je te remercie de me faire connaître, semble à la fois familier et terrifiant.

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