
Ce blog est abonné aux paradoxes, on l’aura remarqué.
Cette année, habiter le Nord, y enseigner, y vivre, exige une certaine ruse, qui n’est pas, je l’espère, celle de celui qui se dupe lui-même, qui se drape dans un fier déni ou claironne son appartenance à coups de mots comme résilience (au nom de quelle obligation ?) ou courage (en vertu de quoi, au juste ?). La ruse dont il s’agit est d’un autre ordre : stylistique d’abord, puis, dans une certaine mesure, éthique aussi. Il me faut me convaincre à la faveur d’une sorte d’éloge paradoxal en continu, ouvert. Ce n’est pas une posture que j’ai adoptée d’emblée, mais ce qui est resté après le contact initial, après la combinaison étrange d’une lune de miel et d’un rejet quasi épidermique. C’est ce à quoi je suis arrivé naturellement après avoir renoncé à la fois à me plaindre et à me vanter d’être engagé dans une relation complexe avec le Nord.
C’est donc cet exercice, vieux comme la rhétorique, que j’ai choisi pour clore le « bloc » 10 à Timmins. Au dernier cours en présentiel de l’année, je propose l’ironie comme notion, et, après une séance bien chargée, l’éloge paradoxal comme exercice final. Le groupe est fort ; ils comprennent. L’éloge d’un groupe qui a choisi « l’hypocrisie » est même remarquable. J’avais pris le temps de leur montrer une courte vidéo à titre illustratif — un comédien qui récite le fameux éloge du tabac qui ouvre le Dom Juan de Molière :
SGANARELLE, tenant une tabatière. Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac : c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l’on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès qu’on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d’en donner à droite et à gauche, partout où l’on se trouve ? On n’attend pas même qu’on en demande, et l’on court au-devant du souhait des gens : tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d’honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent.
La vidéo jouait. L’analogie s’est imposée d’elle-même. Le Nord est un tabac. Même ambivalence fondamentale. Cigarettes Are Sublime, écrivait Richard Klein ; elles sont « sublimes » au sens kantien, défend-il, puisqu’elles ne nous attirent pas en dépit du fait qu’on les sait nocives, mais précisément parce qu’on les sait nocives. Terrifiantes, grandioses, mortelles. Et on en fait l’éloge parce qu’on ne sait pas tout à fait comment en parler autrement, parce que le blâme serait trop simple, et la célébration, trop commode. On loue ce qui résiste, ce qui coûte, ce qui ne se laisse pas facilement aimer, et dans cet éloge légèrement forcé se loge quelque chose de vrai que le discours direct n’aurait pas su dire.
Poquelin, qui joue lui-même Sganarelle, ne reviendra plus au tabac après cet incipit célèbre. Le tabac n’était pas le sujet : il était le prétexte, l’écran, la surface provisoire sur laquelle projeter un discours qui visait autre chose. On parle de théâtre, sans doute, de cette comédie que ses contemporains conspuaient avec une belle constance, de la vie en troupe, de l’écriture comme métier suspect et nécessaire. La question a fait couler beaucoup d’encre, et elle peut bien rester ouverte.
Écrire sur le Nord depuis le Nord, c’est se retrouver dans une position analogue. L’éloge paradoxal n’est pas de l’ironie déguisée en affection, ni de l’affection honteuse d’elle-même : c’est une forme d’honnêteté oblique, la seule qui permette de tenir ensemble ce qui ne se réconcilie pas. L’attachement et l’agacement, la beauté froide des distances et le poids de l’isolement, la fierté d’être là et le désir, fréquent, d’être ailleurs. Il s’agit de trouver dans l’inconfort même une forme de ressource, sans pour autant en faire une vertu obligatoire, sans transformer la contrainte en leçon de morale à l’usage des autres. On dit la rigueur du lieu sans la sublimer, on dit ce qu’il coûte sans se lamenter, on laisse coexister l’attachement et la lucidité, l’ironie et quelque chose qui ressemble, malgré tout, à de l’amour.
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