
L’isolation sociale des villes du Nord de l’Ontario a souvent été soulignée depuis mon arrivée. Le terme doit s’entendre ici dans son sens le plus littéral : chaque village ou hameau présente les traits d’une île, flottant dans un océan de forêt, reliée au continent par des réseaux routiers et ferroviaires rares, filiformes, chétifs. Une insularité sans eau. J’imaginais naïvement ces îles peuplées d’esprits férocement indépendants, quelque part entre Henry David Thoreau, Patrice Desbiens et Tomson Highway, tous ancrés dans un rapport direct aux conditions matérielles de l’existence. J’avoue que ma perception, un peu romantique, de la vie nordique a dû être révisée, du moins en ce qui concerne la vitalité de la critique sociale. Hormis quelques heureuses exceptions, salutaires, j’y ai plutôt découvert un rapport au commerce, à l’approvisionnement et aux flux économiques qui tient du vertige.
Dans La société de consommation (1970), Jean Baudrillard mobilise le « mythe du cargo » pour penser la modernité : observé en Mélanésie, ce phénomène voit des populations insulaires imiter les signes extérieurs de l’activité occidentale — reconstruire la forme des pistes d’atterrissage, ériger des tours de contrôle en bois, mimer les gestes militaires des aviateurs — dans l’espoir de faire revenir les avions chargés de marchandises. En somme, elles prennent les signes pour les causes.
Transposé au Nord ontarien, le modèle se transforme. Ici, on n’est pas extérieur au système : on en est un rouage. Les habitants participent à l’extraction de la matière première, mais restent coupés de sa transformation. Le bois, le minerai quittent le territoire ; ils y reviennent sous forme de pouvoir d’achat et de biens manufacturés. On pourrait croire qu’une telle proximité avec l’extraction et ses effets environnementaux engendre une conscience aiguë des mécanismes de la consommation. J’ai bien déchanté : conduire le long de la route 11 ne revient pas, contrairement à ce que j’espérais, à habiter une chanson de Richard Desjardins.
C’est même souvent l’inverse qui se donne à voir. Là où je m’attendais le moins à rencontrer une forme de « pensée magique » de la consommation, elle s’impose avec le plus de force. Ces communautés, pourtant situées au cœur de la machine extractive, demeurent largement coupées des étapes de transformation de la matière qu’elles produisent. Les biens, souvent fabriqués ailleurs, reviennent comme par magie, distribués par Canadian Tire, Amazon, The Bargain Shop, les magasins de pièces automobiles ou le Walmart de Kapuskasing. Suprême ironie à laquelle renvoie la capture d’écran placée en tête de ce billet : en discutant avec certain.e.s étudiant.e.s de la production et de la circulation de l’imprimé, j’ai constaté une méconnaissance presque totale des chaînes d’approvisionnement qu’elles impliquent, alors même que l’économie forestière de la région en constitue, en Amérique du Nord, l’un des piliers.
Le « culte du cargo » consiste ici, comme chez les Mélanésiens — et, à vrai dire, dans la plupart des sociétés occidentales — à mimer les signes associés à l’abondance (par ex. : gros pick-up, grosse maison), en croyant faire advenir les bénéfices liés à la participation au système. On pourrait même suggérer que l’université fonctionne parfois selon une logique analogue, en reproduisant les signes extérieurs d’une institution d’enseignement supérieur (refonte de la signalétique, multiplication des communications officielles, mise en avant de statistiques flatteuses), sans toujours favoriser, en proportion, la recherche et la qualité de l’enseignement, afin de susciter inscriptions et subventions.
Mais, à la différence des Mélanésiens, les communautés du Nord de l’Ontario sont elles-mêmes partie prenante du système dont elles subissent l’emprise. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette situation semble renforcer leur adhésion à un circuit dont elles ne perçoivent ni les médiations ni les mécanismes : la matière première disparaît, puis réapparaît, transformée, sous forme d’objets. La croyance est peut-être plus profonde encore, parce qu’elle s’appuie sur une participation concrète au système tout en en occultant les opérations — une logique en deux temps, où production et consommation, séparées dans l’espace, se répondent comme les deux faces d’un même simulacre.
Cette logique s’étend jusque dans les usages les plus quotidiens. On va au Walmart pour se désennuyer ; l’achat devient une activité autonome. Loin de l’utilité et même des dépenses statutaires classiques, plusieurs de ces gestes ne s’inscrivent guère dans une hiérarchie sociale : ils produisent plutôt une forme d’occupation, voire un substitut d’échange humain. L’aliénation touche alors à l’absurde, jusque dans certains commerces improbables, où l’abondance étourdissante d’objets triviaux made in China compense mal la pauvreté de l’essentiel.
Il existe, heureusement, des formes de résistance — discrètes, mais réelles. C’est peut-être là qu’il me faut désormais porter le regard pour ne pas désespérer, sans perdre de vue leur caractère encore minoritaire.
Laisser un commentaire