
Tout projet d’édition réserve son lot de petites difficultés. Certaines sont stimulantes : une variante intéressante sur laquelle se prononcer, une source oubliée à creuser, un détour inattendu par des formes dont il faut décider du sort en fonction de principes éditoriaux parfois plus complexes à appliquer qu’à formuler. D’autres, en revanche, posent des questions plus délicates.
En travaillant à la première édition du Silence d’une tragédie ou La mesure humaine de Paul Doucet, pièce jadis écrite par un auteur de dix-neuf ans, je me suis ainsi trouvé confronté à l’existence d’un personnage nommé « La Skuaw » [sic].
Il est inutile de s’attarder longuement à expliquer pourquoi ce mot, quelle qu’en soit la graphie, ne saurait être maintenu. Le terme sert ici à désigner un rôle vaguement « autochtonisant » : une figure de conscience, stéréotypée et fantasmée, faisant corps avec le territoire, témoin millénaire et sagace de la sottise des colons. La question n’est donc pas de savoir s’il faut le conserver. Elle est plutôt double : comment expliquer sa présence initiale dans le texte, et par quoi remplacer ce terme dans une édition contemporaine ?
Il serait commode de hausser les épaules, de balayer du revers de la main ce problème en apparence minuscule et d’inscrire plutôt quelque chose comme « La Mémoire ». C’est d’ailleurs le choix assez habile qu’avait fait une troupe d’Ottawa lors de la création de la pièce en 2018. Mais une édition joue un rôle sensiblement différent de celui d’une production ponctuelle, surtout lorsque le texte est appelé à rejoindre les corpus toujours squelettiques des cours consacrés à la littérature franco-ontarienne.
La présence du terme dans le tapuscrit de Doucet — dans les deux états que nous possédons, celui de 1979 et celui que l’auteur révise à l’École nationale de théâtre en 1982 — pourrait inciter certains lecteurs à des condamnations rapides. On y verrait volontiers la trace d’un racisme ambiant dans le milieu de l’auteur, ou l’indice d’une inconscience personnelle. Ne nous y trompons pas : dans une certaine mesure, ces éléments comportent une part de vérité. L’intolérance et l’ignorance faisaient partie du paysage social de nombreuses communautés majoritairement blanches de l’Ontario du Nord, au XXᵉ siècle comme aujourd’hui.
Mais la réalité biographique est rarement aussi simple que nos catégories morales. Comme le soutient la sœur de l’auteur, toujours bien vivante, la famille Doucet se distinguait plutôt par une attitude d’ouverture dans son milieu. Leur père, garagiste, réparait avec soin et même un surcroît de générosité, assure-t-elle, les voitures de clients des réserves environnantes alors que plusieurs de ses collègues blancs refusaient de le faire. Cette disponibilité lui aurait valu, raconte-t-elle, une excellente réputation dans la communauté de Constance Lake.
Enfin : une fois écartée la question, toujours conjecturale et visqueuse, de l’intention, il reste celle du substitut.
C’est là que, lors d’une récente conversation avec l’éditrice et la soeur de l’auteur, la difficulté s’est transformée en occasion d’étendre la portée de la réflexion. Choisir un nom pour ce personnage n’est pas une simple opération de nettoyage lexical : c’est ouvrir un espace symbolique. Ce personnage féminin est le témoin de la pièce. C’est celle qui voit, qui sait, qui demeure. Le nom qu’on lui donnera infléchira donc la lecture de son rôle : témoin passif ? témoin juge ? témoin accusateur ? Cette question dépasse soudain la simple correction d’un mot. Elle touche au cœur même de la pièce : le sens de l’extractivisme dans le Nord de l’Ontario, et l’histoire des villes mono-industrielles qui en sont issues. Autrement dit, choisir ce nom, c’est choisir la position depuis laquelle la pièce regarde le territoire.
Ainsi, nous avons décidé d’ouvrir une discussion à son sujet, de contacter des personnes qui ont réfléchi aux enjeux et aux histoires qui sous-tendent ce rôle et de penser, sans trahir le texte de l’auteur, la question centrale de la pièce à la lumière des avancées considérables produites depuis 1979 par la recherche autochtone. Heureusement, une collègue (que nous aimons beaucoup) possède un carnet d’adresses impressionnant de chercheurs et chercheuses autochtones qui ont réfléchi à ces questions. La conversation promet d’être passionnante : sans doute qu’un simple nom de personnage nous obligera à relire toute la pièce autrement.
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