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  • cartographie

    Poser sur papier (χάρτης), ou, ici, sur écran, les éléments qui guideront ma navigation dans ce nouvel espace nordique : voilà une autre piste pour ce carnet. À l’image de la carte que C. a dessinée cet été, retraçant notre itinéraire de groupe au Poisson Blanc, qui ne servait pas, bien entendu, à « découvrir » quoi que ce soit. C. n’ignorait pas que l’hydrographie et la topographie du réservoir étaient déjà maintes fois établies – et que nous avions même avec nous la carte officielle remise à l’accueil. Plutôt : elle renouait avec l’urgence d’ajourer l’espace et le temps par l’acte attentif qui consiste à inscrire notre propre parcours, nos propres repères sensibles. Je veux aussi rendre perceptible et partager mon point de vue, prendre la mesure de ce qui sépare mes a priori de la réalité que j’appréhende (à plus d’un sens). Aller plus loin dans la sincérité du regard de l’Usbek des Lettres persanes, venger l’impétuosité empêchée de E. Dickinson, éviter la résignation des moments les plus sombres du Journal de Kafka. Grandes ambitions? Plutôt des boussoles, ou quelques-unes des milliers d’étoiles lointaines pour orienter le voyage.

  • anticipatio

    Le Nord, à distance. J’écris ceci depuis Montréal, comptant les jours avant le premier « vrai » départ vers Timmins, le 14 ou le 15. Ça me laisse quelque temps – entre les préparatifs liés au déménagement, les appels et rencontres pour la location de mon appartement, les ami.e.s, le fait de monter mes cours, de terminer une nouvelle section pour un livre issu de ma thèse, les interminables vétilles à régler sur ma voiture « presque » en bon état – pour réfléchir à la forme que prendra ce carnet.

    Ce qui est certain : vive la forme brève. Le temps se fera rare, en première année de professorat : mieux vaut utiliser le brevitas comme une contrainte créative.

    Et la photo, aussi. Pour libérer plus de temps, j’ai supprimé mes comptes sur les réseaux qu’un ami s’amuse à caractériser de « fascistes ». Sans aller jusqu’à un tel amalgame, je suis tout de même d’avis que rien de ce que Meta développe ne profite à long terme à l’humanité, à l’échelle de l’individu comme à celle de la collectivité. Alors comment partager mes photos 35mm à des ami.e.s ou de la famille qui n’a plus d’autre réflexe que de passer par un écran pour les voir? Plusieurs années, j’ai produit des cartes postales avec des photos imprimées à cette fin. Mais je vous laisse juger par vous-mêmes de l’efficacité d’une telle méthode au quotidien.

    Après le certain, le flottement. La musique? La voix enregistrée? Je n’avais pas pensé inclure des chansons apprises, des livres lus à haute voix, mais peut-être que cela fera partie de ce carnet « multimedia ». J’écris parfois dans mes cahiers les paroles de chansons qui me touchent; pourquoi pas ici? D’autant plus que la dernière chanson que j’ai recopiée était de Richard Desjardins…

    Le ton? Quelle place pour l’ironie? La critique? L’humour? Le registre de langue? Je ne suis pas fan de cabotinage, mais je n’ai pas non plus envie de sombrer dans un délire sartrien à la Roquentin qui « tient un journal pour y voir clair » tout en se corrigeant compulsivement le lendemain. Flottant entre l’arbitraire et le surdéterminé, je choisis de revenir à mes certitudes et de laisser la brièveté et la photo intéressante me guider. Comme ce moment où j’ai découvert la ville de D’Alembert, QC – fraîchement rentré de Lyon où je participais à une semaine d’étude de jeunes dix-huitiémistes. Rien à voir avec l’encyclopédiste, d’ailleurs, mais il s’agit quand même d’une référence 18e siècle : il s’agit plutôt d’un quelconque officier de l’armée de Montcalm.

    Peut-on vraiment écrire des conneries en excès si l’on s’arrête avant de tout dire?

  • terra incognita

    C’est lancé. Je reviens d’une première virée dans le Nord: Rouyn, Timmins, Kapuskasing. Je ne m’y étais encore jamais rendu. Tout m’était nouveau; ou en itération nouvelle. Certes, des Tim Hortons. Oui, bien entendu, des Pétro-Canada, des Canadian Tire; des McDo ou des Home Depot qui glissent une petite feuille rouge à côté de leur logo comme un personnage nigaud avec sa moustache et ses lunettes qui tente de passer incognito dans un film américain en flashant son faux badge. Un paysage marqué de l’empreinte carmin du capitalisme à la canadienne, comme un gros bisou collant de matante lubrique. Ces établissements familiers sont campés dans un locus presque insulaire, en plein milieu d’une forêt boréale océanique. L’arbre est droit; la forêt, elle, s’étend à perte de vue. Elle n’a pas pour autant une allure souveraine. Elle est trouée par la foresterie, creusée et rendue lunaire en plusieurs endroits par l’industrie minière; elle a l’aspect de la pelure ravagée de ma petite chatte Junie lorsqu’on l’a trouvée, abandonnée, seule et meurtrie, appelant à l’aide, mais portée par une furieuse envie de survivre.