
Nouvelle année, nouveau cours, nouveau groupe. Nouveau blizzard, nouvelle étape – majeure – dans la fascisation à la fois brutale et dérisoire de nos voisins du sud : quelques nouveaux feux à éteindre, quelques nouvelles personnes à tirer du froid, au propre comme au figuré. À mes yeux, s’il n’y avait l’amour (et un peu d’espoir), 2026 n’aurait apporté qu’une forme de nouveauté à laquelle je sens m’être péniblement accoutumé.
Ce lundi, premier jour de retour en classe de janvier, j’enseignais le même cours qu’au premier jour de septembre – mon premier en tant que nouveau professeur, d’ailleurs. Nerveux, j’avais alors préparé un petit texte d’introduction ; après avoir salué le groupe, après m’être présenté et présenté l’activité et la lecture que nous ferions dès la première séance, j’ai lu ce qui suivra. Enfin, je ne l’ai pas tout à fait « lu » : je l’ai plutôt parcouru, en y ajoutant quelques questions, quelques nuances, faisant des variations sur les thèmes abordés. C’était moins un texte académique qu’une boutade qui se voulait constructive. Je ne sais s’il a touché tout le groupe, mais certains étudiant.e.s ont explicitement mentionné dans leur journal quotidien qu’il leur avait plu. C’est déjà ça. En me basant sur ce retour, je me suis permis de le relire ce lundi.
Le sens en était autre : infléchi par une actualité qui donnait soudain une force inédite au sens propre de « faute », si éloigné de celui que l’on entend dans l’expression « faute de français ».
J’aimerais insister sur une idée qui vous étonnera peut-être : « la faute de français n’existe pas ». Je répète : la faute de français n’existe pas.
Savez-vous ce que c’est, une « faute » ?
La connotation morale du mot « faute » – de fallere, falta, faillir, tomber – vient d’une vieille habitude : nommer avec un même terme les écarts de la langue et ceux de la morale. En Occident, l’histoire de l’enseignement des langues se confonds volontiers avec celle des communautés religieuses. Pour ne prendre qu’un exemple, les jésuites du temps de Bernard Lamy (pensez à la France de Louis XIV), parlaient de la grammaire comme on parle du péché. On comprend pourquoi : jusqu’à la création des systèmes scolaires nationaux, l’enseignement du français a longtemps été confié aux congrégations religieuses, qu’elles soient catholiques ou protestantes, en métropole comme en colonies. Non sans querelles, mais en parallèle. Bien plus tard, le Séminaire de Hearst en est témoin : largement fruit des efforts de Maurice Saulnier, prêtre formé chez les Jésuites.
Mais la langue française, elle, n’est pas un système moral : je répète, la « faute de français » n’existe pas. Tout ce qui s’est dit se dit.
Bien sûr, il y a un « mais » : on peut tout dire, sans « faute » morale (du moins, liée à la grammaire), mais on ne peut pas tout dire et se faire entendre clairement, élégamment, efficacement. Pour être compris, il faut s’accorder sur des conventions partagées à l’échelle de la francophonie. Il importe de comprendre le lexique qu’on emploie, tout comme le ton et le registre de ce que l’on exprime.
Ce sont ces conventions qui permettent à quelqu’un de Kinshasa de rédiger une lettre de motivation lue à Bruxelles; à quelqu’un de Bordeaux d’émouvoir un ami à Marrakesh par carte postale; ou à quelqu’un de Montréal de comprendre sans peine les paroles d’une artiste d’Abidjan en concert à Rouyn-Noranda – fait vécu ! Et ce sont elles, aussi, qui vous amènent aujourd’hui à suivre un cours de grammaire en français dans le nord de l’Ontario – donné, qui plus est, par quelqu’un qui n’est pas « du coin ».
Voilà ce que nous allons apprendre : les usages les plus répandus, le regard le plus large possible sur cette lingua franca qui s’est progressivement codifiée. Les mots « faute » et « correction » sont si enracinés dans le vocabulaire scolaire qu’il arrivera sans doute que nous les utilisions par réflexe. Mais retenons ceci : personne ici n’est un pécheur ou une pécheresse du français. Tous vos français, tous nos français – le mien aussi, avec sa propre saveur – sont valides. Nous n’apprenons pas à nous « corriger » : nous apprenons ensemble à dire les choses d’une façon un peu plus claire, un peu plus partagée, un peu plus universelle.
















