
Lors de la première séance de rédaction du « bloc » 10, mon dernier bloc en présentiel de l’année à Timmins, j’ai choisi d’ouvrir le cours sur la notion d’hypercorrection, cette tentation bien documentée qui pousse certains locuteurs à forcer le trait du prestige linguistique jusqu’à le manquer.
J’en entends et j’en lis les ravages à longueur d’année dans l’Ontario français, espace où l’insécurité linguistique opère sur plusieurs plans à la fois. Elle va de l’employé qui bredouille en s’adressant à son supérieur à l’étudiante qui remet sa copie surchargée de formules incohérentes, jusqu’à la nouvelle Commissaire aux langues officielles du pays, native de Cornwall, qui, dans une entrevue à Radio-Canada, cherchant sans doute à en imposer en vantant sa propre « rigueur », « r » apicaux à l’appui, a plutôt multiplié barbarismes et solécismes jusqu’à frôler la parodie.
En cours, j’ai proposé la lecture d’un article un peu daté (mais toujours pertinent) d’Alain Berrendonner, qui présente la notion de manière succincte et, autant que faire se peut pour un universitaire suisse en 1985, dans un style délibérément informel. Il rappelle que Labov avait déjà observé l’hypercorrection chez la petite bourgeoisie urbaine : chez ceux qui, sentant la distance entre leur parler natal et la norme valorisée, tentent de la combler par un excès de correction qui trahit précisément ce qu’ils cherchent à dissimuler. Berrendonner élargit le geste : l’hypercorrection ne serait pas l’apanage d’un milieu social particulier, mais une tentation structurelle de quiconque écrit sous la pression de la norme, y compris, et peut-être surtout, l’étudiant devant sa copie, qui confond le style soutenu avec l’accumulation de ses signes.
Je cherche à en faire le thème du cours, afin d’encourager tous et toutes à avoir confiance en leur capacité à communiquer, tout en conjurant l’anxiété liée à l’insécurité linguistique. Mais tout ne se règle pas d’un vœu. Le contexte — lecture à voix haute, groupe composé presque entièrement d’étudiant.e.s d’Afrique de l’Ouest — a provoqué une situation assez comique. Le style « relâché » de Berrendonner, ne l’est qu’en apparence ; en tout cas, il n’est pas perçu comme tel à Timmins. Pour moi, les signes sont clairs — rédaction à la première personne, ton ironique, quelques expressions populaires —, mais pour le groupe, ils passent incognito. Cet humour est d’autant plus invisible qu’il se dissimule derrière l’apparat d’un article des plus sérieux : vieux PDF numérisé, polices à empattement, nom d’auteur archi-européen, affiliation prestigieuse, bibliographie avec noms en petites capitales et, comble de tout, un titre partiellement en caractères grecs. Berrendonner y convoque, de manière purement ornementale, la maxime delphique Μηδὲν ἄγαν. La formule est célèbre, son sens flottant : « rien de trop », « point trop n’en faut », ou, dans la lecture que l’auteur semble lui donner sans s’y attarder, quelque chose comme « calmos, tout va bien se passer ».
Vers la fin du premier paragraphe, j’entends la voix de l’étudiant qui lisait hésiter avant de prononcer une expression du freestyle académique de Berrendonner : « passer pour un plouc ». Je l’arrête et demande au groupe : « Un plouc, vous voyez ce que c’est ? » Silence radio. Après plusieurs secondes, une main se lève. « C’est en grec, Monsieur ? »

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