
Si, au XXe siècle, le piano fut le symbole par excellence de la bourgeoisie – son cadre en fonte et sa mécanique précise comme synecdoques du génie industriel, sa caisse de bois souvent précieusement travaillée, ses poignées, pentures et pédales de laiton comme miroirs d’un certain art de vivre où chacun pouvait désormais s’offrir des matières autrefois « nobles » –, alors que signifie, de nos jours, l’abondance de ces instruments sur Marketplace, proposés à des prix dérisoires, parfois gratuitement, voire accompagnés d’un incitatif pour qu’on vienne en débarrasser les propriétaires ?
Changement de moeurs, de rôle social de la musique ? Avantages pratiques des pianos numériques ? Fluctuations économiques des coûts de main-d’oeuvre pour bâtir, déplacer, entretenir ces machines lourdes et complexes ? On fera autant de conjectures que l’on voudra ; pour moi, pianiste et amateur d’antiquités au porte-feuille léger, nous vivons un moment extraordinaire. Je me sens un peu comme durent se sentir les amateurs de clavecins au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, lorsque la masse se jetait sur les nouveaux instruments qu’étaient alors les pianoforte, plus puissants et plus expressifs (pensait-on) que leurs prédécesseurs. On bradait pour une chanson les reliques d’un autre temps, vestiges d’un Ancien Régime musical.
La ville de Timmins ne fait pas exception à ce phénomène généralisé : l’abandon massif de pianos du siècle précédent. À un tel point qu’en constatant leur abondance, l’idée m’est venue d’en récupérer un pour enrichir le salon étudiant. Le campus de Kapuskasing jouit déjà d’un agréable petit Heintzman « Concerto » (dont le fini acajou est malheureusement recouvert d’une couche de peinture noire appliquée « à l’arrache »). Pourquoi pas lui offrir un homologue à Timmins ?
Décision prise, encore fallait-il dénicher cette perle rare : un instrument situé au rez-de-chaussée, facile à déménager ; sans fissures dans les chevalets, sans chevilles enfoncées dans le sommier ; tenant encore l’accord, pourvu d’une table d’harmonie peu fendue ; doté d’une action ajustable, dont les feutres ne soient pas irrécupérables, durcis par l’oubli ou creusés par l’effort ; un piano ni trop attaqué par la corrosion, ni trop bouleversé par les variations d’humidité, ni trop déréglé par la négligence de ses propriétaires – ou, au contraire, par leur amour excessif, trahi par des milliers d’heures de jeu et d’innombrables déménagements. À tout prendre, c’était beaucoup exiger d’un instrument gratuit, ou presque.
Les deux premières visites m’ont presque fait déchanter. Un spinet Mason & Risch, pour lequel le vendeur voulait tout de même 100 $, était le genre d’instrument qui, même neuf, ne valait pas la peine qu’on le joue. Ces instruments, dont le principal avantage est d’être très compacts, sont ironiquement plus lourds que de plus grands pianos en raison de leur mécanique dite « tombante » (drop action) permettant, au prix de pivots et de pièces supplémentaires, d’actionner les marteaux depuis un point plus bas que les touches et donc de réduire la hauteur totale de l’instrument. Plus de pièces, moins de réactivité et, avec le temps, plus d’ennuis. Ce qui était le cas ici : ce piano était un enfer sous les doigts que je ne comptais pas infliger à la communauté universitaire.
Un deuxième piano droit, un Heintzman « Moderne », des lendemains de la Seconde guerre mondiale, avait tous les avantages sur le premier. Il s’agissait d’un modèle de dimensions « studio » (donc, heureusement, à mécanique directe !) dont le boitier, en bois plein, sans plaquage – une rareté ! – était en aussi bon état qu’il n’était admirable. Une merveille d’art déco fonctionnelle. Enfin, presque fonctionnelle : en me rendant sur place, l’admiration initiale du meuble, de l’agrafe – caractéristique typique des Heintzman habituellement réservée aux pianos à queue -, du travail d’ébénisterie, même, cède rapidement à la déception. Le piano est presque un ton sous le diapason, son timbre est nasillard, effet de ses marteaux au feutre de roche, renfoncés en de sillons profonds. Et pour couronner le tout : deux de ses chevalets sont fendus de bord en bord. Dans l’absolu, tout cela se répare. Mais compte tenu de la nature du projet, il fallait bien éviter de se lancer dans une restauration, même partielle.
J’étais prêt à jeter l’éponge si le prochain piano n’était pas le bon. Heureusement, dès que j’ai posé les doigts sur le clavier du Baldwin Hamilton 243, rue Hart – à quelques détails près le même que celui de ma famille, sur lequel j’ai joué pendant 22 ans -, j’ai su que je ne faisais plus fausse route. Déjà, même s’il n’avait pas été accordé depuis plus d’une décennie, il était tout prêt du 440 Hz et son timbre, sans être celui d’un somptueux Bechstein régulièrement chouchouté, n’avait rien de rédhibitoire. Puis aucune fissure en vue, ni des chevalets, ni de la table d’harmonie. Bon : les attrapes n’étaient pas recouvertes de cuir mais d’un détestable matériau synthétique du nom de « corfam » dont la principale caractéristique était de faire peau de chagrin avec l’âge, tout en devenant entièrement lisse, causant des soucis avec l’action. Or, nous n’en étions pas à ce point. Invité presque autant pour le plaisir de parler piano que par besoin réel, Tim Sullivan, accordeur timminsois hors pair, conclut que nous n’interviendrions que lorsqu’il le faudrait.
Un piano appelle rarement le silence. Ces assemblages de bois, de métal et de savoir-faire suscitent presque à coup sûr l’envie d’en parler. Parler du piano lui-même, certes, de ses mécaniques et de ses accords, mais surtout de ce qui circule autour de lui : des chansons qu’on apporte, des mélodies qu’on reconnaît, des rythmes qu’on découvre. On parle par fragments, par souvenirs, par noms propres ou par refrains anonymes ; on passe d’un morceau pop à un air traditionnel, d’un héritage importé à une écoute partagée. J’ose espérer que, dans le salon étudiant, ce Baldwin sans valeur marchande deviendra précisément cela : un point de rencontre. Un objet ordinaire devenu extraordinaire par anachronisme, assez chargé d’histoire pour ralentir un instant le temps, faire tenir ensemble des cultures, et remettre l’écoute au centre des échanges.
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