le temps perdu

Bibliothèque de la salle des profs du campus de Timmins, comprenant le don de quelques 300 livres ramenés de Montréal.

En relisant les titres de ce carnet, il me vient à l’esprit que, bien que son impulsion première soit de consigner une part de mon expérience comme professeur de français dans le Nord ontarien, il prend souvent la forme d’une chronique des choses vues et pensées. Il ne laisse pas encore une place suffisante, à mon avis, à ce qui n’est pas de l’ordre de l’observation, mais du souhait, du possible, voire du fantaisiste. Lorsque l’esprit emprunte ces chemins, ce qui se produit n’est pas moins réel, ne participe pas moins de l’expérience du réel, n’est certainement pas moins utile.  On trouverait sans peine des arguments pour dire que ce sont là les opérations les plus utiles, autant sinon davantage, que les notations de la réalité observable.

Voici donc la fantaisie qui m’a pris hier, en plein cours sur le texte narratif, au moment précis où je mesurais l’abîme entre la maigreur des lectures offertes aux étudiant.e.s (survolées plus qu’abordées) et leur soif presque physique de récits : enseigner un cours sur Proust.

On objectera sans doute que Proust et l’Université de Hearst n’ont en commun que leur finale consonantique ; qu’infliger la lecture de la Recherche à une population étudiante majoritairement ouest-africaine, souvent parachutée sans repères ni ressources dans la forêt boréale, serait, reconduisant le contresens le plus imbécile, du temps perdu.

Pourtant, une remarque de Genette, dans un volume classique feuilleté par désœuvrement dans la salle des profs, m’a rappelé qu’une lecture de la Recherche qui se contenterait de se gargariser de la « beauté des images », qui en plus ferait de leur connaissance un capital culturel permettant d’accéder à des positions d’élite – un point de vue qui caractérise le marquis de Norpois -, serait plus qu’une impertinence pédagogique : ce serait le signe d’une méconnaissance de la poétique proustienne. Le style y est « une question non de technique, mais de vision ». Les figures du discours ne sont pas des ornements, des joyaux de couronnes qui signifient le pouvoir ou des épices qui relèvent l’effet esthétique : elles sont le moyen de dépasser les apparences et d’accéder à une forme « d’essence » des choses. Essence qui ne se situe pas dans le « temps qui passe », celui des événements de la quotidienneté, celui des grèves de bûcherons et d’enseignants, celui des coupes budgétaires et du café infect de Tim Hortons, des bonus de patrons et des fermetures de musées, mais dans celui de la consistence de « l’extra-temporel », de l’éternité.

C’est bien ainsi, écrit Genette qui cite Proust, que le jeune narrateur imagine les villes, les monuments, les paysages qu’il désire connaître : la magie de leur Noms lui présente de chacun d’eux une image essentiellement différente, « une image confuse qui tire d’eux, de leur sonorité éclatante ou sombre, la couleur dont elle est peinte uniformément comme une de ces affiches entièrement bleues ou entièrement rouges, dans lesquelles […] sont bleus ou rouges, non seulement le ciel et la mer, mais les barques, l’église, les passants. » Ainsi Parme tout entière est-elle nécessairement « compacte, lisse, mauve et douce », Florence « miraculeusement embaumée et semblable à une corolle », et Balbec comme une « vieille poterie normande qui garde la couleur de la terre d’où elle fut tirée. »

C’est cela, pour le Narrateur, le temps perdu ; et c’est aussi cela dont on perçoit parfois la perte dans le regard des étudiant.e.s lorsque l’on prononce certains Noms : celui de Proust, assurément, mais aussi, et surtout, ceux qui, pourtant, portent aussi en eux la possibilité d’un temps retrouvé – Abitibi, Doucet, Prise de Parole, Mattagami, Temiskaming, Haentjens, Missinaibi, Opasatika, Reesor Siding, Dalpé, Desbiens, Pesemapeo Bordeleau, etc.

Le séminaire sur Proust que j’ai suivi lorsque j’étais étudiant comptait sans doute une majorité de jeunes issus d’une certaine élite culturelle et financière. Pourtant, plusieurs des lectures les plus vives et les plus profondes venaient d’étudiant.e.s de milieux modestes, qui avaient compris intuitivement que le nom « McGill » claque d’autant plus fort quand on est le premier de sa famille à lire, tout comme le nom « Guermantes » est auréolé d’un prestige indicible pour le Narrateur avant qu’il ne devienne une fréquentation assidue de la famille qui le porte. Et surtout, nous sentions dans notre peau que c’est l’Œuvre – et non la fortune financière, les origines sociales, leurs codes ou leurs habitus – qui révèle les essences.

Si l’enseignement doit encore se réclamer d’une mission, ce serait peut-être de faire en sorte que cela devienne sensible pour tous.


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