
Me voilà dans une nouvelle ville du Nord ontarien : Kapuskasing. Il s’agit certainement d’une ville de papier, mais en un sens bien plus concret que celui qu’évoquait Dominique Fortier lorsqu’elle décrivait, chez Émilie Dickinson, un monde d’écriture et de silence. Ici, le papier est matière, travail, souffle collectif. Et c’est justement cette matière qui se désorganise : j’arrive au moment où la communauté encaisse la nouvelle fermeture de KAP Paper, entreprise phare de la ville.
Au tout début du XXe siècle, le lieu n’était qu’un arrêt ferroviaire, un nom, Macpherson, sur une nouvelle ligne rendue possible par le vol des terres par le Traité 9 de 1905. Son destin tenait alors à une simple bifurcation ; la forêt, qui avait toléré son existence, aurait très bien pu l’avaler après quelques années d’inactivité. Il en fut autrement. Notons que son développement initial ne fut pas l’oeuvre de colons déterminés, mais de prisonniers de guerre, acheminés vers 1914 pour accomplir le labeur brutal du défrichement. Les dortoirs de ces camps d’internement, dressés dans l’urgence du conflit, furent rouverts lors de la Seconde Guerre mondiale ; les fils barbelés se resserrèrent alors sur d’autres visages, cette fois japonais, prisonniers d’un (nouveau) racisme devenu ciment de l’effort de guerre. Ainsi, les premières pierres de Kapuskasing furent posées dans un sol d’ambiguïtés, nourri de progrès et de servitude, de promesses et peur au ventre.
C’est dans l’entre-deux-guerres que naissait la Spruce Falls Company, devenue Spruce Falls Power and Paper Company, ancêtre de KAP Paper. À en juger par les textes et les photographies d’époque conservées sur le site de l’entreprise, on conçoit que l’usine se voulait plus qu’un complexe industriel : elle a quelque chose d’un projet utopique. On l’appelle encore aujourd’hui, non sans un certain inconfort à la vue de tous ses bâtiments à l’abandon, la « Model City ». Les résidences des cadres, larges, confortables, et calquées sur un style vaguement victorien, y étaient alignées selon les principes des mouvements « Garden City » et « City Beautiful ». Peut-être que, plus ou moins consciemment, ce prestige usurpé, à la fois kitsch et suranné, devait masquer les atrocités qui l’ont rendu possible.
L’usine était le cœur battant de la ville, animée par la foi industrielle de Kimberly-Clark et du New York Times, venus puiser dans la forêt boréale la matière même du monde moderne : le papier. La ville entière respirait au rythme des machines; chaque maison, chaque école, chaque existence vibrait au pouls de l’usine, comme si tout le réel s’était coulé dans une même pâte blanche.
Mais le papier, si lisse soit-il, conserve toujours la mémoire de ses fibres déchirées. En 1963, une grève éclata, si violente qu’elle fit des morts. Le sang et la pulpe de bois s’y mêlèrent une fois de plus. D’ailleurs, la responsable de la galerie du Centre des loisirs (l’Université loue ses locaux) m’a raconté aujourd’hui qu’elle avait tenté de consacrer une exposition à ce conflit. Le projet n’a jamais vu le jour : trop de blessures, trop de mémoires encore vives.
Entre 1989 et 1991, non sans ironie au moment même où se disloquait l’Union soviétique, la Spruce Falls passa aux mains de ses employés. Pendant un bref instant, la ville sembla s’appartenir à elle-même; la matière première s’était muée en destin collectif. Mais la pâte se fige, le marché durcit, et le rêve s’émiette. En 2017, l’usine redevint propriété privée. De réorganisation en restructuration, la cadence se ralentit jusqu’à l’arrêt : KAP Paper a annoncé sa fermeture à la fin du mois dernier.
Aujourd’hui, il reste les cheminées muettes, les bâtiments de brique rouge et l’odeur tenace de la sciure. Kapuskasing, ville bâtie de papier, retournera-t-elle peu à peu à la forêt dont elle provenait ? Rien n’est moins sûr. Le projet de loi C-5 et la future mine qu’il rendrait possible laissent présager qu’au contraire, elle ne sera que le théâtre de nouvelles violences faites à la terre, aux Nations abusées par le Traité 9, à la santé des travailleurs et habitants. À peine les plaies de son passé refermées, la communauté se prépare-t-elle à en rouvrir d’autres ? Comme si elle devait se meurtrir pour exister.
À ce titre, le nom du système d’impression centralisé de l’Université, PaperCut, prend une résonance inattendue.
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