
J’ai écrit, ces dernières semaines, sur les gens, les mœurs, les projets, les formes observées dans le coin de Timmins. Mais d’où venaient ces réflexions ? Parfois la source en était explicite : une copie d’examen, un échange de courriels, une conversation. Souvent, pourtant, je me suis aperçu que rien ne venait justifier clairement telle impression, tel jugement, telle idée.
Je voudrais donc tenter, depuis Vancouver où le recul m’est plus facile, un petit exercice de caractérisation : dresser un portrait de mon exposition à ce qui, pour moi, a « fait » Timmins. Qui ai-je entendu ? Que se disent-ils ? Que me disent-ils ? Que disent-ils ? Tout ce qui n’entrera pas dans cet inventaire, bien entendu. Par conséquent, l’immense part de ce qui, bien que relevant de ces catégories, m’est resté inconnu ou pas encore abordé constitue un angle mort. Autant de pistes, donc, pour apprendre à tendre l’oreille autrement à mon retour.
Il y a eu les centaines de conversations – souvent brèves, parfois interminables – lancées en commandant quelque chose dans un restaurant (Chez Nadeau, dans un fast-food, au FishBowl, etc.), en visitant des appartements, avec mes deux colocs un peu accablants (heureusement pour mon moral, j’ai quitté l’appartement cette semaine), au Tim Hortons, au Wal-Mart, au Canadian Tire, au Home Hardware. En achetant ou en vendant des objets sur Marketplace. En abordant des gens dans un parc ou un café. En me faisant aborder – parce que j’avais une guitare en main, parce que j’avais l’air d’un étranger, peut-être pour autre chose encore, qu’en sais-je. Au travail, ou avec des collègues après le travail, avec H. et Y. autour d’une bière ou d’un repas. Au Mountjoy Farmers’ Market, le samedi. Dans les cours, avec les étudiants, en personne ou par courriel. En lisant le Timmins Times, ce microscopique journal toujours glissé dans un sac plastique gonflé par la quantité de papier : 2 % d’articles maladroitement journalistiques, 98 % de publicité. À la radio : beaucoup de 97,1 (Radio-Canada), je l’avoue. L’occasionnel 104,1 (Le Loup) ou 92,1 (Q92), mais l’intérêt s’épuise vite sous la marée publicitaire. Sur les panneaux d’exposition du Musée, dans les inscriptions de l’espace public, graffitis ou enseignes. Des croix gammées mal dessinées et des obscénités racistes peintes en rose qui apparaissent un matin dans un parc; des messages d’espoir de communautés Eeyou au détour de telle ou telle rue « en arbre » – Balsam, Pine, Spruce – qui se font lentement recouvrir de messages individuels de réponse, comme un récif se pare de coraux. Dans les choix d’architecture et d’urbanisme – certains forment à eux seuls une syntaxe éloquente, comme la largeur du boulevard Algonquin, dont les quatre voies rapides scindent le centre-ville, ou les maisons unifamiliales si serrées sur leurs cadastres qu’il n’est pas rare de voir deux murs voisins séparés d’à peine un mètre d’espace inutilisable. Sur les panneaux d’églises aussi, de toutes confessions – plusieurs saveurs du divin semblent prospérer ici, où la foi s’accommode bien de toxicomanie, de conditions ouvrières, d’isolement.
Et puis, il y a ces agoras numériques, diffuses mais vibrantes, qui tissent elles aussi (surtout?) le discours social : « Timmins housing rent and buy », « Timmins, ON », « TIMMINS YARD / GARAGE SALES », etc. En vendant sa vieille souffleuse ou son divan usé, on y peste contre tel ou tel politicien, on accuse sans preuve, on envoie des petits coeurs numériques à un couple qui fête son anniversaire de mariage, des petits coeurs-soutien à une famille qui parle de son enfant malade; on se remémore avec nostalgie, on partage une photo d’ours, on fête l’arrivée possible d’un projet de mine, on déplore les dégâts de tel ancien projet de mine, on discute à chaud, à bâtons (et grammaire) rompus. On y joue de la remarque elliptique et du stéréotype au grand jour.
Ici, comme pour le minerai, il y a moyen de trouver des pépites à même la parole brute, qu’il serait intéressant de creuser.
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