la classe

Il n’est pas nécessaire d’insister sur la classe comme espace de mutation sociale : cela est acquis. Mais à Timmins, le mot « université » se décolle quelque peu de sa promesse. Il flotte, en un sens. Ici, la valeur des institutions d’enseignement post-secondaire est fragile, contestée, parfois même par celles et ceux qui les habitent. Dès lors, la classe n’est plus ce lieu transférable d’une tradition universitaire : elle devient une scène singulière, irréductible, qu’il faut apprendre à lire autrement.

Ce que l’on nomme « université » est d’abord une désignation, un signe. Derrière, les réalités bifurquent : étudiants arrivés la veille, adultes cherchant un passage vers le travail, programmes dont l’ossature hésite, professeurs aux compétences inégales, recherche tolérée plus que désirée. On s’aperçoit alors que l’université n’est pas un modèle dont l’évidence s’impose, mais une bête composite, faite d’organes pas toujours articulés, de fragilités, de possibles.

Là réside la singularité : une classe où se révisent des notions de secondaire, où s’entrelacent langues, migrations récentes, apprentissages tâtonnants. L’enseignement s’y trouve dénudé, ramené à son geste premier : faire advenir quelque chose, une phrase, une idée, une attention partagée, malgré l’absence d’un cadre consensuel.

Ainsi, le cours que j’enseignerai dans une heure : le groupe nominal, présenté comme « donneur universel d’accord », et une page d’Antane Kapesh, volontairement truffée d’incohérences pour que l’on s’exerce à les repérer. La règle, ici, se déguise en littérature. Et très vite, la lecture prend le pas sur l’assimilation mécanique d’un code. Les étudiants s’y sont accrochés dans les séances précédentes : ils lisent avec intensité, parfois avec passion. Agréable surprise, du moins pour moi : étudiants africains se reconnaissent dans une parole autochtone canadienne. Spontanément. Jusqu’à me présenter des recherches qu’ils réalisent sur les langues autochtones mortes, au détour d’un commentaire que j’aurais fait sur leur extinction. D’autres me réclament des livres impossibles à trouver à Timmins – ville à une seule librairie, anglophone, franchisée, marchande. Tout cela déborde l’exercice prévu. Et suggère que c’est dans les interstices de l’institution que quelque chose cherche à passer.


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